Un problème de classe

Durant la période de confinement, des centaines, des milliers, des millions de familles ont été réunies dans la joie ou la douleur. Pour les chanceux, il s’agissait de reconnecter avec ses enfants, pour d’autres, ce fut la claque. Les nerfs à vif, l’envie qu’ils se taisent, qu’ils aillent se défouler dehors, qu’ils arrêtent de bouger, de brailler, de courir. Qu’ils retournent à l’école.

Se pourrait-il que le corps enseignant en sorte glorifié ?

Car cette crise prouve, entre autres, l’importance de l’enseignement public. Son aspect primordial, et la nécessité d’injecter de l’argent dans ce secteur.

Mais, en plus d’augmenter le salaire et d’améliorer la considération du personnel éducatif, pourrions-nous aussi repenser le système scolaire ?

L’aberration du rythme hebdomadaire, par exemple. À quoi sert-il, si ce n’est à normaliser notre condition future, celle de rester patiemment assis pendant 8h, cinq jours par semaine ? C’est bien pensé : on ne connait que ça. On reproduit alors, presque naturellement, ce schéma à l’âge adulte, car il fut insidieusement imposé à nous dans l’enfance comme seule option. Ceux qui ne supportent pas l’insupportable se font rapidement réprimer : le but de l’école française, c’est avant tout de respecter la discipline, de rester assis, sans broncher, sans parler, 6h, puis 8h par jour. On façonne dès le plus jeune âge au docile panurgisme. Plus encore : on nous en félicite. Oui : « Crains-moi en tant que professeur, comme tu craindras plus tard ton patron. Fais tes devoirs. Tais-toi. Et tu auras ma reconnaissance. ». Celle de l’apprenant. Si, au contraire, tu en venais à déroger aux règles, tu seras puni. Tu seras traqué, peut-être un peu violenté par de vils opprobres. Tu quitteras le système scolaire au plus vite, de force ou de gré. Tu auras un métier dévalorisé, harassant et mal payé. Mais c’était ton destin : tu étais un déclassé, un inadapté, voire un débile léger.

Toute cette reproduction, je ne la mets pas sur le dos des professeurs. Les normes culturelles évoluent, mais le système éducatif stagne. Je ne les en blâme pas. D’autant que ce métier demande une énergie et un courage journaliers. Beaucoup de parents ne supportent pas leurs enfants trois jours d’affilés, mais se plaignent de la personne qui prend soin d’eux quotidiennement. Et qui s’en occupe sans broncher. Normal, ils ont été à bonne école !

Alors, quoi ? Le serpent qui se mord la queue, on est foutu, les gamins ne respectent plus rien, on donne toujours raison aux parents d’élèves, les enseignants sont tous des vieux réac incapables de changement ?

Non.

Si personne ne s’y retrouve, c’est peut-être parce que la source du problème est le système, pas les individus qui le composent. L’école actuelle n’est plus adaptée à notre société. D’un point de vue historique, elle répondait à une demande d’unification. Il fallait créer des mythes nationaux, héros (et non héroïnes) de guerre, ayant construit, développé, redoré la France. Toute une armada d’hommes vaillants, puissants, conquérants, que nous devrions admirer, sans trop savoir pourquoi. Je ne vais pas aborder ici la colonisation et son traitement scolaire, car ça mériterait un texte entier. Mais toute cette mascarade d’union nationale, c’est le fondement de l’éducation obligatoire. Elle avait pour but d’assembler, de rassembler, de faire croire à des populations inégalitaires qu’elles avaient finalement de véritables raisons de s’unir… contre les autres peuples. Je ne dis pas que tout le projet éducatif est mauvais. Il a permis de diminuer considérablement l’illettrisme, d’autoriser un soupçon de mixité sociale, de développer un brin d’esprit critique et de donner la possibilité à des milliers, voire des millions, d’individus de sortir de leur précarité originelle. Aux personnes qui filaient droit, qui répondaient aux attentes de l’état. Car est-ce que les inégalités sociales ont disparues aujourd’hui ? Il semble évident que non. Elles sont mêmes en hausse, vivant une énième heure de gloire.

Je ne diabolise pas l’union nationale. Je relève son fondement malsain, focalisé sur la guerre et l’hégémonie blanche, celle contre l’autre, contre la différence. Nous ne devrions plus en être là, demandant uniquement aux enfants de courber l’échine et de se taire. Notre pays a évolué. Il a connu des migrations et des guerres. Il a connu une déconstruction du colonialisme (quoi qu’encore trop faible et timide). Il a connu des révoltes contre l’ordre établi. Il a connu des évolutions dans les représentations de l’homme et de la femme. Il a connu le sida, le droit de vote des femmes, celui à la contraception, à l’avortement et au mariage gay, la mondialisation, l’ultra libéralisme. Il a connu Internet et il connait aujourd’hui l’urgence écologique.

Pourtant, on attend toujours la même chose des enfants et des enseignants : qu’ils portent fièrement le tribart national. Qu’ils obtempèrent au mieux délibérément, au pire à la moindre punition.

Du côté des élèves, ceux qui n’entrent pas dans ce carcan imposé sont éjectés, ou en arrivent à la violence. Une violence tournée vers les professeurs, symbole même de ce moule dont ils ne réussissent pas à épouser la forme, qui leur rit au nez, fulminant : « Toi, la vie ne te fera pas de cadeau, t’as 15 ans, et t’es déjà foutu. » Seulement, une telle attitude, même une telle pensée, n’envahirait que de très rares enseignants. Il est bien sûr, comme tout groupe social, impossible d’en faire une catégorie uniforme. Mais ils ont presque tous deux points communs : ils croient (ou ont cru !) à la culture et l’instruction comme moyen d’ascension, à la fois intellectuelle et sociale, et ils sont, pour la plupart, passés d’élèves à professeurs. Ils se sont simplement déplacés de l’autre côté du bureau, mais n’ont jamais quitté la salle de classe. L’école, c’est toute leur vie, toute leur réalité. La plupart du temps, elle coule de source pour eux. Mais comment prendre du recul vis-à-vis de quelque chose dont on n’a jamais été séparé, ne serait-ce que quelques mois ? C’est tout bonnement impossible. À cela s’ajoute un autre élément : qui veut n’est pas professeur. Pour y arriver, il faut correspondre aux critères étatiques. Il faut être une représentation parfaite des attentes du gouvernement, reproduire sagement, avec l’intime croyance que tout ceci à un sens. Car c’est aujourd’hui un métier ingrat, dévalué, et dangereux. C’est aussi un métier sous payé. On ne devient pas enseignant pour l’argent, ni pour les vacances. C’est bien trop chronophage et énergivore pour ça. Alors, on le fait par conviction. Par éthique. Par morale. Par reproduction sociale.

Enfants déscolarisés ou violents, et professeurs dépités ou dépressifs participent de mouvements continus et indistincts. Ils ne se situent pas à chaque extrémité d’une même corde, bien au contraire. Ils sont, tous deux, victimes d’un même système qui les lacère et leur fait croire que le problème vient d’eux, de leur incompétence, de leur bêtise, de leur manque d’adaptabilité. Et ce formatage de leur impéritie, datant de la plus tendre enfance, est bien trop intégré par les deux parties pour soulever une quelconque alliance. Il permet de pointer du doigt l’autre, celui que l’on croit si différent, au lieu de s’unir pour la sédition. Les deux camps se haïssent, croyant être ennemis l’un de l’autre. Mais ne sont-ils pas, finalement, les joujoux d’un même bourreau, seul bénéficiaire de leurs souffrances communes ?

Professeur et élèves se renvoient les humiliations comme sur un ring de boxe : les enseignants par la culture hégémonique, le dénigrement ou la punition, les élèves par la vaine rébellion ou l’acte de violence démesurée. Dans les deux cas, l’issue est la même : la véhémence infligée à celui qu’on a sous les yeux détourne le regard du véritable coupable.

On a pourtant une multitude de modèles éducatifs réussis, désormais.

Prenons par exemple le nombre d’élèves par classe, qui transforme considérablement la dynamique d’enseignement : un professeur pour 35 élèves ne peut décemment pas rester attentif à l’ensemble des enfants. La plupart des écoles françaises, par désir de réduire les coûts de l’éducation nationale, en arrivent à de tels chiffres. Dans des pays comme la Norvège, les classes sont constituées d’une quinzaine, voire d’une dizaine d’élèves. Rien de surprenant, avec de tels écarts, que la condition des professeurs et celles des enfants soit significativement différente. Et pour résoudre ce problème central, il n’y a qu’une solution : déployer les moyens financiers nécessaires.

De plus, lorsque notre système scolaire se porte sur l’autorité et la punition, des pays comme l’Allemagne, la Norvège ou les Pays-Bas se focalisent sur l’égalité, le respect, la bienveillance et la responsabilité individuelle. Ça paraît simpliste, dit comme ça. Mais ça fait toute la différence. En France, la position caricaturale de l’enseignement est : « Si tu ne fais pas ce que je te demande, tu seras puni. ». En Allemagne, pour ne citer qu’un pays, on accorde la confiance et on responsabilise les enfants. La formule résumée serait donc plutôt : « Tu es responsable de ce que je te donne, fais en quelque chose, prends en soin. ». Rien d’étonnant, en ayant recourt à des approches si opposées, que les Français quémandent toujours la figure du héros politique, ou qu’ils aient besoin d’attestations et d’amendes pour respecter le confinement. En Allemagne, on appelle à la responsabilité individuelle, civile et collective. Et devinez quoi ? Ça fonctionne.

La France forme une armée de poilus qui acceptent d’être gouvernés par une instance hiérarchique forte et punitive. Alliée à notre manque de responsabilité personnelle et citoyenne, nous pouvons aisément déroger aux règles, tant que nous ne courrons aucun risque de se faire prendre la main dans le sac.

Je ne dis pas que tous les Français sont des voyous égoïstes, et que tous les Allemands sont de déférents bouddhas. Je ne dis pas non plus que le système politique et éducatif allemand est irréprochable. Il comporte aussi sa part de failles, notamment concernant son déterminisme social et scolaire. Cependant, il serait parfois bon de s’inspirer de nos voisins, car nous avons à apprendre d’eux.

J’attends donc le jour où nous ne serons plus obligés de marcher dans les rangs. Où l’école n’exigera plus des élèves qu’ils restent assis, qu’ils gardent le silence et qu’ils subissent des discriminations. Où l’école n’attendra plus des enseignants qu’ils soient des soldats en première ligne de front, se prenant en pleine face les balles perdues du gouvernement. J’attends le jour où professeurs et élèves s’uniront pour démolir les pupitres poussiéreux, et aller faire cours dans les rues, dans les champs, dans les parcs. J’attends le jour où on traitera un petit garçon arabe de la même façon qu’une petite fille blanche (prenant en compte les discriminations et attentes portées à chacun). J’attends le jour où la seule option ne sera pas la rébellion contre l’enseignant, mais celle contre le système. Le jour où il sera possible de dialoguer avec son apprenant, et non plus de la haïr ou de l’idolâtrer. Car ce jour marquera une véritable évolution : nous arrêterons de croire à la figure du héros politique, ou de nous époumoner contre l’incompétence des représentants étatiques. Nous gouvernerons enfin notre propre pays, car nous aurons réussi à nous unir pour créer ensemble un nouveau système, dans lequel punition scolaire et soumission à la caste politique n’existeront plus.

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2 commentaires pour “Un problème de classe

  1. Merci pour ce billet avec lequel je me retrouve pas mal en accord. Beaucoup de choses justes, notamment sur les enseignants (on subodore que l’auteure les connait de l’intérieur, sans pour autant en être); mais un idéalisme parfois aussi réducteur que le système qu’il critique. « J’attends le jour où professeurs et élèves s’uniront pour démolir les pupitres poussiéreux, et aller faire cours dans les rues, dans les champs, dans les parcs.» Idéalisme de la révolution, qui seule changerait les règles, mais pour quelle issue ? Qui irait faire cours dans les rues, les champs et les parcs ? Qui paierait pour ces cours ? Une telle révolution ne ferait que mettre à bas l’éducation pour tous (où ce qu’il en reste) et rendre le reste de l’éducation inaccessible.
    Et puis d’autres éléments sont à discuter. Si le système norvégien a beaucoup de choses à nous apprendre, et s’il est vrai qu’il est mieux financé qu’en France (et de loin, au primaire notamment, où la France a des résultats catastrophiques par rapport à l’OCDE, et très très éloigné de ceux de la Norvège), les choix pédagogiques sont très importants et ne sont pas tous dépendants de la dimension financière. Deux sources pour alimenter votre propos, qui mérite d’être étoffé – tout ce qui va dans le sens d’une amélioration du système éducatif mérite d’être entendu, mais aussi d’être supporté par des arguments solides :
    – sur le système éducatif norvégien : https://www.piefrance.com/trois-quatorze/reportages/le-systeme-scolaire-norvegien/
    – sur la part de PIB consacré à l’éducation dans les pays de l’OCDE : https://www.inegalites.fr/Depenses-d-education-la-France-un-eleve-mediocre?id_theme=23

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