Putain de journée de merde

Elle avait déjà mal débuté. Tu t’étais faite réveiller à 5h du mat par une douleur qui partait du bas ventre pour venir te transpercer le dos. Impossible de bouger tellement c’était paralysant. T’avais commencé à souffler assez fort pour que ça se calme, parfois ça fonctionnait. C’était pas le cas ce jour-là. T’avais réuni le peu de courage dont tu disposais pour soulever ton corps endurcit par le sommeil et les courbatures, attrapant d’un geste automatique la bouillotte, ton alliée dans ce genre de situation. Tu t’étais dirigée comme une zombie vers la cuisine, ouvrant mécaniquement la porte de ta chambre. T’avais remplit la bouilloire d’eau puis attendue accroupie que cette merveille de technologie atteigne les 90 degrés. Trois minutes plus tard, t’avais fait gonfler le ventre caoutchouteux de ton amie. Au cours de cette complexe manipulation, de l’eau avait atterrit sur ta main gauche et ça t’avait brûlé. Tu avais regagné ton lit, désormais bien réveillée par la double inflammation. Ça pestait dans ton crâne. Pourtant ça paraissait évident : plus tu t’énervais, moins tu ne dormirais. Alors, t’étais passée à la technique du koala : de la chaleur sur le bas ventre et de profondes respirations à la manière d’une yogi. Tu n’avais pas réussi à replonger immédiatement dans le sommeil, mais après plusieurs minutes de sophrologie, ton esprit retrouvait son accalmie.

Le réveil sonna à 8h. Lundi. Debout ma grande ! Aucune envie d’aller au taff, putain. Mais vraiment, aucune. Tu te levais quand même, c’était un peu ça être adulte dans ce monde de chiens. Ça avait du bon, mais certainement pas les lundis matins. Tes courbatures étaient toujours présentes. C’était pas grave, ça allait bien finir par passer.

En sortant de chez toi, il pleuvait. Pas une averse bien franche et casse couille, qui aurait au moins eu le mérite d’avoir une once de romantisme. Non, une espèce de pisse de chat qui en fout dans tous les recoins et qui dure la journée entière au rythme constant et mou du gland. Tu portais un manteau en fausse fourrure. Donc pas imperméable, et sans capuche. Encore une de tes brillantes idées… T’étais arrivée lorsque le métro partait. Putain de capitale où personne n’était jamais pressé, t’en avais pour 8 minutes d’attente maintenant. 8 minutes de sommeil que tu voyais défiler sous tes yeux, comme ce putain de métro qui accélérait sans avoir eu la présence d’esprit de te prendre dans ses filets. Et ça paraissait normal à tout le monde. Sérieux ? Incroyable comme les gens ici ne se plaignent jamais dans ce type de situation. C’était à peine s’ils serraient les dents, résignés. Ils restaient froids et calmes, comme toujours. De l’autre côté du quai, ton regard tomba sur ce mec que tu croisais depuis des mois, et dont l’état s’aggravait de jour en jour. Il était maintenant en fauteuil roulant. C’était devenu une nécessité : avant, il se déplaçait plié en deux pour avancer, trainant ses jambes comme si elles étaient davantage un fardeau qu’un support au reste de son corps. Ses pieds se tordaient dans tous les sens, faisant vaciller son être comme une fleur au vent, comme un pissenlit sur lequel une force obscure soufflait et dont chaque akène à plumes se démembrait dans une danse folle. Ce jour-là, il se mit à pousser un cri de douleur. Un cri atroce. Une chose était sûre, il ne faisait pas semblant. Son visage se déformait sous l’effet de la terreur, il pleurait. Il n’était déjà plus là, et ce type te faisait tellement de peine à chaque fois que tu le croisais. Tu avais peur de ne plus jamais le revoir, mais tu te demandais si une telle souffrance pouvait avoir un dénouement plus heureux que la mort. Et en fait, t’en avais aucune idée. Tout ce désespoir… Encore un que la drogue avait engouffré dans cette ville. La meth, t’en aurais mis la main à couper.

Sortant du métro, un vieux bourré t’avait demandé du feu. Il s’était mis à parler, à déblatérer des conneries en allemand et t’essayais de lui faire comprendre que justement, tu n’y comprenais rien. Il avait fini par parler anglais, de liberté. Putain de liberté mon cul – Je suis en retard pour aller au boulot connard. Oui moi aussi je voudrais être libre, mais là, tu vois, ma cage m’appelle. Sa tirade achevée, il avait fini par te rendre le briquet. Pas méchant mais chiant. Ces mecs qui te tiennent la grappe pendant une demi-heure juste parce qu’ils ressentent une envie soudaine de parler, y a pas pire. Quelques secondes plus tard, il avait explosé sa bouteille de bière par terre. Un sacré fracas. Juste pour qu’on l’entende ne rien dire, encore une fois. Avec tout ça, t’étais arrivée en retard au taff, une fois de plus. Bon, malgré ça ton boss t’accueillait avec le sourire – tudo bem. C’était fou à quel point il n’en avait rien à taper de tes 10 minutes de retard presque tous les matins. Tu le bénissais.

Les deux premiers clients avaient débuté vos échanges téléphoniques par « Bonjour Monsieur ». Ça te suffisait à avoir envie de les mordre. Tu peux pas juste dire « Bonjour » ? Obligé de rentrer dans ton besoin de binarité primaire – et inexacte, en l’occurrence ? Les clients étaient insupportables ce jour-là. Forcément, t’étais de mauvaise humeur. T’avais remarqué qu’en fonction de tes prédispositions, tu pouvais amener n’importe quel connard à être un agneau et n’importe quel chaton à devenir une hyène. Aujourd’hui, ils sortaient tous les griffes. Et t’en avais rien à foutre, à force t’y prenais presque goût. De toute façon c’était parti pour huit heures le cul collé à cette chaise, à les entendre déblatérer que « le nouveau site est moins bien que l’ancien, parce que quand même on aime bien nos habitudes, vous savez ». Putain d’abruti, si t’étais un peu moins réfractaire au changement peut être que tu serais un peu moins con aussi.

Et puis là, t’avais senti que ça commençait à couler. Tu t’étais lancée dans une nouvelle méthode pour empêcher de devoir mettre ces putains de protections périodiques défonçant ta flore vaginale. L’industrie de l’hygiène féminine s’en tamponnait le coquillard de nous mettre au contact, interne ou externe, de centaine de produits chimiques ? Ben ils pouvaient aller se faire foutre, c’était le moment de tester la méthode « sans rien ». Ecologique en plus ! Faire confiance à son périnée, y a que ça de vrai ! Le seul truc, c’est qu’tu lui avais fait hâtivement confiance. Parce que là, ça coulait. Et puis bien. Merde. Putain de journée de merde ! Bon, t’avais pas sorti la robe blanche mais le jean bleu. Clair. T’étais au téléphone avec une connasse qui disait « c’est beaucoup plus cher qu’avant, toujours pareil hein, dès que ça change c’est toujours les mêmes qui trinquent ! » – MAIS TU VEUX PAS FERMER TA GUEULE ? EST-CE QUE JE TE FAIS CHIER AVEC MON VAGIN AU BORD DE L’EXPLOSION ? NON ! DÉJÀ C’EST PAS PLUS CHER, DONC APPRENDS À LIRE LES INFOS SUR UN SITE AVANT DE GUEULER, ET SI T’AS ENVIE DE TE PLAINDRE, VA LE FAIRE AUPRÈS DU GRAND PATRON. JE SUIS DU MÊME CÔTE QUE TOI. SI CA PENCHE, JE COULE EN MEME TEMPS. SUREMENT AVANT, MÊME. CONNASSE. Bref, tu lui avais pas dit ça, pas vraiment. Mais tu lui avais bien montré que son discours plaintif rentrait par une oreille et ressortait immédiatement par l’autre. Ton esprit était focalisé sur tout ce sang qui s’écoulait dans ta culotte, arrêté par aucune barrière, ni matérielle, ni chimique. Résignée, la tocarde avait fini par te lâcher. T’avais alors usé du subterfuge « pull autour de la taille » – pas du tout flagrante cette technique, plus personne fait ça hors festival depuis les années 90. Mais bon, pas le choix. Arrivée dans les chiottes : c’était la guerre, un vrai bain de sang, y en avait partout. Usant de papier toilette en guise de protection sommaire, t’étais ensuite retournée à ton bureau où t’avais discrètement contacté trois collègues pour qu’elles te viennent en aide. L’une d’entre elle avait un tampon. Putain, la pire des protections. Mais bon, pas le choix encore une fois, c’était mieux que rien. T’avais passé le reste de la journée comme elle avait commencée : avec des clients qui te cassaient les ovaires et tes règles qui saupoudraient le tout. Le robinet d’eau chaude ne marchait plus, pas possible de se faire un thé. Y avait rien à graille dans les bureaux, l’ambiance globale était pourrie. Tout le monde en avait marre d’être là, et toi t’en avais ras le bol de porter ce putain de pull autour de la taille comme une ado à son premier concert de Tryo.

Une fois cette foutue journée de travail achevée, t’avais repris ce foutu métro. Il était bondé : le froid créait des pannes, la population avait triplé dans les wagons. Collée contre un mec, tu t’étais d’abord dit qu’il faisait son possible pour ne pas prendre trop de place. C’était parfois ça, les grandes villes : on ne se parlait pas, mais on était obligés de se toucher. Et puis là, t’avais senti, bien distinctement, sa main agripper ta fesse droite et la serrer goulûment. Ça t’avait mise dans une rage effrénée, il allait prendre ce gros connard « Non mais t’es sérieux ? T’as cru que mon corps était en libre- service ? Tu refais plus jamais ça espèce de grosse merde. ». Il t’avait fixée sans broncher, sans répondre. Tel un jeune Bauvin dans son enclos. Il avait rapidement détourné les yeux pour trouver soutien dans le regard des autres passagers, qui ne savaient pas trop quoi penser. « Était-ce encore une de ces féministes hystéros ? Ou un gros pervers ? » – Pas assez d’infos pour pouvoir caser l’un ou l’autre dans une catégorie, donc personne n’avait réagi. Il avait quand même l’air un peu gêné. Quel connard, j’espère qu’il ne recommencera pas de sitôt. Mais bon, pas sûr… Après ça, dès que deux corps se frôlaient dans la rame, on entendait des « Pardons » – « Excusez-moi ». Très bien, si au moins un tocard peut rendre les autres polis, grand bien leur fasse!

Ensuite, direction la salle d’escalade. Ton mal de ventre revenait subrepticement, mais le sport l’apaiserait sûrement. Arrivée là-bas, tu t’étais rendue compte que ton legging était définitivement trop grand, et que t’avais pas mis la culotte adéquate. T’allais être à poil sur les voies, et pas de façon gracieuse. Une belle raie du plombier ne manquerait pas de se dévoiler quand ton corps se tordrait dans tous les sens pour finir une putain de voie jaune. Bon, tant pis, tu venais de claquer dix euros, la salle serait, comme à son habitude, blindée de personnes puant le sexe, mais fallait passer outre. T’étais pas là pour enfiler des perles ni pour tailler des pipes. La journée pourrait quand même avoir de bons côtés. T’avais pas mal commencé à grimper, en faisant trois voies pas simples. T’étais plutôt fière de toi. Et puis là, ton regard avait croisé celui d’un mec – Putain, je le connais. Il t’avait adressé un large sourire : « Héééééé salut ! Comment tu vas ? », puis avait trouvé logique de t’enlacer anormalement fort et beaucoup trop longtemps. Il était pourtant pas obligé d’en faire des caisses… C’était un connard avec qui t’avais couché, parce qu’il avait une belle gueule et que t’étais en période de disette. Putain, certainement le plus gros macho que t’avais niqué depuis ton arrivée à Berlin. Le gars avait copulé avec lui-même plus qu’avec toi, sans se rendre compte qu’il était le seul à ne pas se faire royalement chier. Il avait joui deux fois, tu lui avais fait remarquer l’existence de ton clitoris suite à sa seconde éjaculation. Mais fatalement, il était fatigué. Connard. Il avait même prétendu être féministe « parce qu’il avait une mère et trois sœurs. » – Tu m’expliques le rapport ? C’est pas parce que mon père fait un bon cassoulet que je suis cuisto, tocard. T’avais pensé : lui une fois, pas deux. En te revoyant il s’était exclamé « Oh j’étais en vacances, c’est pour ça, j’ai pas pu te rappeler, je suis désolé». Il te regardait avec des yeux faussement attendris et une moue particulièrement agaçante, tout en serrant ta main comme pour se faire pardonner de cette grande offense qu’il t’avait faite : te priver de sa présence, et de sa bite. Tu lui avais simplement répondu « Ah vraiment, aucun soucis ». La franchise de ton intonation lui avait déplu, il semblait vexé. Très bien, comme ça au moins tu me balanceras plus ton baratin à deux balles, gros con. Il s’avérait évident pour ce petit génie, que ce soit lui, en féministe avéré, qui ait décidé de ne pas réitérer l’expérience. Si tu ne l’avais pas recontacté, c’était certainement car tu n’osais pas. Alors tu avais attendu, inlassablement, qu’il prenne les devants. Bon, on va mettre les choses au clair mon petit Gus :

1- Ce n’est pas toi qui ne m’as pas rappelée, on s’est juste pas recontactés. Parce qu’aucun de nous deux n’en avais envie. Ouais, parfois c’est pareil des deux côtés, l’égalité tu connais ?

2- On n’a pas besoin de faire semblant, je suis pas ton style de filles et t’es définitivement pas mon genre de mecs.

Le croiser avait fait ressurgir ton énervement. Tu voulais plus voir sa face à ce demeuré. Une vingtaine de minutes de plus, et tu t’étais barrée. Décidément, cette journée était vraiment pourrie. Sortant de la salle, t’avais regardé ton téléphone. Putain, il m’a toujours pas appelée. Le seul mec que tu désirais ardemment depuis des mois n’avait toujours pas maté son putain de téléphone. Pourquoi ? Car ce gros con se la jouait Man Vs Wild dans le fin-fond des Pyrénées. Et le pire, c’est que tu le comprenais. T’avais vraiment un respect sans borne pour ce type, ce qu’il faisait été honorable. Au lieu de s’aliéner, il apprenait à utiliser ses mains et peaufinait son cerveau. T’avais envie qu’il soit ici au lieu d’avoir de grands projets. Il pouvait pas être un peu plus influençable, comme tous les autres ? Ou juste assez fou pour se dédier à toi. Mais non, pas d’appel. Putain de connard, t’avais envie de le voir.

Dans ton cerveau, ça fusait, ça balançait des infos contradictoires. Tu savais plus si t’étais énervée ou détendue. L’escalade avait fait son effet, lorsque le bipède outrecuidant t’avait remis les nerfs en pelote. Arrivée chez toi, y avait rien à manger. T’avais traîné ta carcasse pour les étirements et la douche, puis tu t’étais affalée sur le lit. T’avais ouvert un bouquin de courtes minutes, juste avant que le sommeil t’enlace doucettement. Demain serait une journée plus belle : il n’y aurait plus de connard dans le métro, plus d’abruti à la salle d’escalade, tu mettrais une serviette hygiénique et Clark Kent te rappellerait.

Bonne nuit.

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