Jacinthe

Son visage était affublé de grands yeux verts et d’un sourire communicatif trouvant apogée dans les doux creux de ses joues. Elle mesurait 1m65, taille classique pour la gent féminine. On pouvait voir, à travers ses multiples tee-shirts moulants, deux jolies bosses rarement dévoilées. Elle avait une pilosité des plus basiques, qu’elle se faisait un plaisir de laisser fleurir, parfois, sous ses aisselles ou le long de ses jambes. Elle portait des cheveux mi long dont elle s’amusait à changer la couleur au gré de ses humeurs. Elle avait de la cellulite sur les cuisses et un ventre plat. Sa peau était douce, comme son tempérament.

Elle avait donc tout d’une femme normale.

Pourtant, depuis son plus jeune âge, elle intriguait. Il y avait quelque chose, quelque chose d’imperceptible que tout un chacun pouvait observer. Il y avait un hic. Ce n’était pas faute de tenter de le cacher. Mais son expérience était trop étrange pour le commun des mortels. Trop atypique pour qu’elle n’entache pas sa prétendue banalité. Elle avait posé des questions, au début, puis avait abandonné l’idée de comprendre. Car ça n’avait aucun sens.

Issue d’une famille peu aisée mais plutôt cultivée, cet état de fait ne trouvait aucune explication scientifique. Ses parents, qui ne croyaient en aucun dieu, avaient dû revoir à la baisse leurs certitudes concernant la réalité. Il existait des êtres impossibles à classer.

La mère de Jacinthe s’en était rendue compte la première. Un soir, alors que son jeune enfant n’avait qu’un mois, elle avait voulu le changer. Rien de plus banal, jusqu’ici. En ouvrant la couche de Jacinthe, elle avait découvert une protubérance surprenante au milieu de son entre jambe. Qu’était-ce donc, ce petit bout de peau allongé et mou, qui trônait au-dessous de son nombril ? Brigitte avait d’abord pris peur. Ses bras s’étaient trouvés paralysés, une émotion glacée avait parcouru son corps. Elle avait lâché le bébé, entrainant chez ce dernier un torrent de larmes non réfrénées. Elle l’observait sans pouvoir bouger. Après de courtes secondes d’inaction, la panique envahit Brigitte. Elle courut dans le salon à la recherche de son mari. Haletante, elle se retrouva face à lui sans savoir quoi dire. Des larmes aux bords des yeux, le corps tremblant de toute part.

« Brigitte, ça va ? Qu’est-ce qui se passe ? Jacinthe va bien ? » Édouard s’était levé, effrayé de voir sa femme dans un tel état. « Viens », avait-elle simplement réussi à prononcer.

Ils s’étaient tous deux dirigés vers le nouveau-né, rougit par ses pleures incessantes. Édouard avait d’abord eu le réflexe de passer une main sur le visage de Jacinthe, prononçant de tendres onomatopées pour calmer l’enfant. Puis, son regard s’était posé sur le minuscule pénis de sa fille. Il ne put réprimer un geste de recul. Un bruit strident sorti de sa bouche devenue instantanément sèche. Il se tourna vers sa femme :

« Quoi ? Mais qu’est-ce qui s’est passé ? »
« Je ne sais pas, je ne comprends pas », murmura Brigitte à travers ses sanglots.
« Quand tu es allée la promener aujourd’hui, tu l’as laissée toute seule quelque part ? »

« Bien sûr que non ! Elle est restée dans sa poussette et je l’ai changée en rentrant à la maison, elle était toujours normale. »

« C’est pas possible, c’est délirant. Sérieusement qu’est-ce que t’as fait ? », rétorqua Édouard d’un ton accusateur.

« Mais j’ai rien fait ! Qu’est-ce que tu crois ? Que je me suis finalement dit que je préférais un garçon ? Que je suis allée l’échanger au magasin de bébés ? Tu délires complètement ! ».

Brigitte ne pleurait plus, elle criait.

« C’est pas moi qui délire, c’est ça qui me rend fou. C’est quoi ce bordel ? »

Jacinthe continuait de pleurer, ressentant pour la première fois le rejet de son anormalité. Elle ne le savait pas encore, mais il la suivrait longuement. Les deux parents, désemparés, observaient leur progéniture sans parvenir à la reconnaître. Pourtant, c’était bien elle. Tout le reste de son être semblait inchangé. Ils restèrent ainsi durant quelques minutes, sans réussir à agir. Ils avaient épluché toutes sortes de livres concernant la parentalité et les problèmes rencontrés, allant du nouveau-né à l’adolescence. Ils étaient, normalement, préparés à toute éventualité. L’un et l’autre passèrent en revu l’ensemble des informations emmagasinées, en silence. Mais une telle situation ne se trouvait dans aucun livre. Ils se sentaient totalement impuissants. Brigitte finit par prendre sa fille dans les bras, la berçant de caresses tout en réprimant ses sanglots. Édouard rejoint cette étreinte, enveloppant un peu plus le nouveau-né de son affection, et de ses pleurs. Ils couchèrent Jacinthe dans un mouvement d’hasardeuse tendresse. Ça sonnait faux. Jusqu’ici, ils avaient toujours trouvé les gestes instinctivement, ils estimaient être de bons parents, « vivant chaque jours une expérience magique grâce à leur petite fée », comme ils aimaient tant le dire à leurs amis. Pour la première fois, ils chancelaient. Leurs gestes se faisaient maladroits. Ils ne s’attendaient pas à ce que leur fée soit si atypique. Ils voulaient pourtant tenter de ne pas bousculer cette enfant, dont ils ne connaissaient plus vraiment l’identité.

La suite de la soirée se déroula dans une atmosphère austère. Père et mère échangèrent très peu de mots. Ils ne savaient pas quoi dire, ils préféraient penser. « Est-ce vraiment Jacinthe ? » – « Que s’était-il passé ? » – « Quelqu’un aurait pu entrer dans la maison et l’échanger avec un autre enfant ? Et si oui, pourquoi ? Pourquoi faire ça à des parents aimants, qui n’ont pas d’ennemis, qui ne font de mal à personne ? » – « On devra peut-être faire un test de paternité, de maternité ? » – « En même temps, il ressemble vraiment à Jacinthe, c’est impossible… » – « Est-ce qu’on nous a drogués ? Est-ce qu’on est, ensemble, en train de délirer ? » – « Ou bien sommes-nous juste en train de rêver ? Quel cauchemar. ».

Ils s’endormirent avec difficulté, sous le poids de ces interrogations ne trouvant aucune réponse. Ils espéraient se réveiller et retrouver leur fille dans le même état qu’ils l’avaient vue naître.

Jacinthe ne faisait pas encore ses nuits. Après seulement trois heures de sommeil, elle réclamait le sein. En ouvrant les yeux, les récents automatismes de la maternité firent bondir Brigitte de son lit, cheveux ébouriffés et regard embrumé. Elle n’eut que quelques secondes de répit avant de s’éveiller et de se souvenir. Quelle horreur. Avec empressement, elle saisit le corps sanglotant de sa fille, et vérifia son entre jambe avant de la nourrir. Rien n’avait changé. Brigitte se remit à pleurer, sans qu’aucune larme ne coule le long de ses joues. Elle n’en avait plus en stock. Ses yeux lui faisaient mal. Elle tendit son sein à l’enfant, pensant qu’elle nourrissait peut-être celui d’une autre. Cette pensée lui donna la nausée. Son cœur tel une enclume. Son cerveau tabassait ses tempes. Son corps tout entier tremblait. Elle remit Jacinthe dans son lit, collé à celui du couple, puis s’allongea dans le sien.

Brigitte ne trouva pas le sommeil, et pour cause : une foule de questions l’envahit une nouvelle fois. Elles arrivaient par vagues d’angoisses, déferlant dans son esprit pour cogner son cœur troué par la peur. Tout ceci n’était que pur délire. Sa fille reprendrait sa forme originelle dès le lendemain. Brigitte connaissait le rythme quotidien de sa progéniture : Jacinthe la réveillait trois à quatre fois par nuit pour lui quémander du lait. Elle ne la nourrirait plus davantage cette nuit-là. Comme immergée par un énième déferlement, de folie cette fois, elle souleva le berceau qui accueillait l’enfant. Sa force était décuplée. Elle déposa le petit lit serti de dorures dans le salon familial. Sans un regard, sans un baiser, elle retourna dans la chambre conjugale et ferma la porte derrière elle. Les murs de leur appartement étaient épais, si elle se forçait à ne pas les entendre, elle pourrait passer outre les cris du bébé. Demain, tout rentrerait dans l’ordre. Il fallait juste attendre.

Alors qu’elle n’en garda aucun souvenir exprimable, Jacinthe vécu son premier traumatisme. Elle pleura toute la nuit, sans relâche. Son corps était, pour la première fois depuis sa naissance, éloigné de celui de ses parents. Elle avait peur. Elle avait faim. Elle était abandonnée. Rejetée.

Le jour venu, Édouard ouvrit les yeux en premier. Il entendit au loin les plaintes du nourrisson, sans comprendre pourquoi Jacinthe n’était plus dans la chambre. Il avait le sommeil lourd et portait des boules Quies depuis la naissance de leur fée. Si Brigitte avait besoin de son soutien, elle savait comment l’extirper du sommeil. Mais cette nuit-là, elle ne l’avait pas réveillé. Elle avait éloigné leur enfant sans lui en faire part. Elle dormait à poings fermés, des bouchons dans les oreilles, elle aussi. Il se leva et alla retrouver Jacinthe. Il la prit dans ses bras avec amour et appréhension. Il n’avait pas encore osé soulever la couche. Elle pleurait sans relâche, le corps violacé d’épuisement. Il fallait réveiller Brigitte, elle devait la nourrir. Il se rendit dans la chambre conjugale, le bébé contre sa poitrine faussement rassurante. Il prononça le nom de sa femme deux fois d’affilée. Elle reprit conscience dans un râle.

« Il faut que tu la nourrisses. »
« Elle ou il ? », avait-elle sifflé, le regard noir.
« Je ne sais pas, je n’ai pas encore regardé. Mais pour l’instant, donne-lui à manger, s’il-te-plaît. »

Elle agrippa le corps frêle pour le porter en son sein. Elle prit de grandes inspirations. Les sanglots de Jacinthe se calmaient peu à peu. Elle téta plus longtemps qu’elle ne l’avait jamais fait, puis s’endormit, la bouche encore agrippée au téton de sa mère. Brigitte alla rapidement la déposer dans son berceau. Elle se tourna vers son mari :

« Il faut qu’on vérifie. ».
« Plus tard, elle dort là. Elle doit se reposer. » «Non!»

Sans laisser à Édouard le temps de réagir, Brigitte fit basculer son corps au-dessus du berceau pour venir arracher la couche de son enfant. D’un coup sec, comme on retire un pansement. Elle y découvrit à nouveau un sexe de petit garçon. Un cri de terreur sorti de ses entrailles. Elle courut vers la chambre, projetant son corps sur le lit. Jacinthe s’était remise à pleurer. Édouard la souleva et la serra contre lui, pour doucement faire danser son petit corps. Il déposa des baisers sur son front, avec timidité et douceur. Il ne feignait plus sa tendresse. Ce bébé pouvait ne pas être le sien, il ne méritait en rien un tel traitement. Jacinthe replongea dans le sommeil. Il l’allongea délicatement et porta son propre corps jusqu’à celui de sa femme :

« Écoute, on va trouver une solution. Et puis si c’est un garçon, qu’est-ce que ça change ? On l’aimera tout autant. ».

« Mais c’est pas le problème ! Je ne peux juste pas aimer un enfant que je n’ai pas fait. Ce n’est pas elle, c’est pas possible. »

« Je ne sais pas… Il lui ressemble comme deux gouttes d’eau. Son visage, ses pleures… Ce sont les mêmes que ceux de Jacinthe. J’y comprends rien non plus. Mais on trouvera des solutions. On peut déjà faire un test de parentalité, et on verra après. On avisera ensuite. »

Édouard n’était pas certain de réussir à se convaincre lui-même, mais il sentait, au plus profond de lui, que toute cette histoire s’éclaircirait tôt ou tard. Il croyait en leur couple. Leurs deux existences n’avaient eu de sens que pour se rejoindre en ce point : celui de fonder une famille ensemble.

Ils passèrent le reste de la journée allongés dans le lit, à tenter de combattre leurs angoisses par le silence ou la parole. Rien n’y faisait. Il n’y avait aucune solution.

Le soir venu, il fallut à nouveau changer Jacinthe. Lorsque Brigitte décrocha la maudite couche, elle y découvrit une fente. Son sang ne fit qu’un tour. Elle cria :

« Édouard, viens ! Vite ! ».

Il accourut, et découvrit à nouveau sa fille. Ils se regardèrent, s’interrogeant mutuellement. Ils ne savaient plus s’ils devaient être soulagés ou désarçonnés. Que s’était-il passé ?

Les jours suivants furent mélangés de doubles sentiments. Ils s’étaient persuadés, le temps passant, qu’ils avaient été drogués. C’était la seule explication, la plus plausible. Mais pourquoi ? Et comment était-ce possible qu’ils aient vécus cette expérience avec une telle similitude ? Ils se savaient en osmose, mais cette commune démence dépassait l’entendement. Ils finirent par s’empêcher de penser à cette histoire, la percevant comme un cauchemar qui avait dû être le fruit de leur imagination débordante, et au diapason. Ils se mirent à vérifier méticuleusement l’enclenchement de leur système de sécurité. Puis ils reprirent leur vie là où elle s’était arrêtée avant l’incident : en jeune couple heureux, ayant fraichement mis au monde le fruit de leur amour.

Une vingtaine de jours plus tard, Brigitte ouvrit la couche de Jacinthe et y découvrit une nouvelle fois la maléfique protubérance. Elle n’y croyait pas. Elle pensa être victime d’une nouvelle hallucination. Elle en rêvait souvent, que cela se produise à nouveau. Son angoisse devait avoir pris corps, mais ce ne pouvait être réel. Elle appela Édouard, et lui demanda s’il voyait la même chose :

« Oui. », avait-il répondu d’un ton mêlé d’inquiétudes et de doutes.

Toutes leurs peurs ressurgirent en un instant. C’était trop d’émotions pour y réfléchir. Ils se blottirent l’un contre l’autre, portant Jacinthe au milieu de leurs deux êtres meurtris. Ils devaient se reposer. Ils feraient un test de parentalité, et tout serait plus clair. Ils se documenteraient sur les phénomènes paranormaux et les enfants transsexuels. Ils trouveraient des réponses.

Le lendemain après-midi, Jacinthe avait retrouvé son vagin. Toujours aussi incompréhensible. Le couple restait pantois face à cette énième transformation. Ils pensaient devenir fous, et entreprirent de faire des tests psychologiques. Ils firent aussi passer à leur fille son premier examen : celui de leur parentalité respective. Tout semblait normal, du moins d’un point de vue scientifique. Et pourtant, le mois suivant, Jacinthe était à nouveau affublée d’un sexe masculin à la place de son vagin. Après de longues conversations et des auto-psychanalyses approfondies par de nombreuses lectures, faute d’oser parler à des professionnels, les deux parents finirent par se rendre à l’évidence : ils ne rêvaient pas, ils n’étaient pas drogués, leurs cerveaux fonctionnaient correctement. Et tous les mois, leur petite fille se transformait en garçon durant vingt-quatre longues heures.

Avec le temps, ils prirent des dispositions face à cet état de fait : Jacinthe possédait une particularité rompant avec toute rationalité. Elle était, d’une certaine manière, monstrueuse. Mais elle était leur enfant. Ils trouvèrent donc des solutions pour dissimuler cette anormalité. Elle ne devait pas être dévoilée, sous peine de faire souffrir leur protégée. Ce petit corps, si doux et si fragile, restait ainsi caché le temps d’une journée, une fois par mois. Durant les premières années, ils se prémunirent en optant pour deux nounous : l’une la majorité du temps, l’autre uniquement lorsque Jacinthe se transformait en petit garçon. Certains jours de masculinité, l’un des deux parents se faisait porter pâle pour la garder. Ils pouvaient prédire à quel moment cela arriverait, comme on calcule à quel instant des règles périodiques vont débouler. Et Jacinthe avait au moins la décence d’être réglée comme une horloge. Tous les trente jours, qu’il pleuve sur l’asphalte, que le soleil brûle les toits, ou que la neige s’étale sur les pelouses givrées, elle s’affublait d’un pénis temporaire.

En grandissant, Jacinthe manquait donc l’école environ une fois par mois. Parfois, cela tombait durant le week-end, ce qui permettait de brouiller les pistes. Le corps enseignant ne se rendait pas compte de l’entourloupe. Et Jacinthe ne posait aucune question à ce sujet. Lors de sa cinquième année, elle fit pour la première fois le lien entre sa transformation corporelle et son absence à la maternelle. Un mardi, elle demanda alors à sa mère, restée à la maison pour la garder, pourquoi elle manquait l’école ce jour-là. Ni Brigitte, ni Édouard, n’avaient jugé bon de lui expliquer au préalable. Ils espéraient que leur silence entraine celui de Jacinthe. Comme si l’absence de discussion rendait sa particularité moins tangible. Cela permettait aussi à l’enfant de ne pas intégrer son anormalité. C’était un moyen de traiter Jacinthe comme toutes les autres. Ils l’avaient lu, ce devait être vrai. Jusqu’ici, ça avait fonctionné. Elle n’en avait jamais parlé et semblait trouver sa métamorphose mensuelle des plus naturelles. Lorsque Jacinthe prononça sa question enfantine, de ces interrogations si simplistes que leurs réponses n’en deviennent que plus complexes, Brigitte rassembla tout son courage pour expliquer à sa fille :

« Tu sais, le petit zizi que tu as une fois par mois ? Tout le monde ne l’a pas. Tu es la seule personne qui se transforme de cette façon. Il faut donc que tu n’en parles à personne, car on pourrait te traiter de menteuse. Bien sûr, tu ne mentiras pas. Mais les autres croiront que c’est le cas. Tu as quelque chose de particulier, de vraiment particulier, que personne ne pourrait comprendre. Il faut donc que tu le caches. ».

Jacinthe n’y comprenait rien :
« Pourquoi ? C’est pas normal d’avoir mon zizi ? ».

« Non. Tous les autres enfants ont soit une nini, soit un zizi. Ce doit être étrange pour toi, je sais, mais les humains ne sont pas constitués comme toi, normalement. Ils ont soit l’un, soit l’autre. ».

Merde, elle venait de prononcer le terme « normalement ». Brigitte se mordit la lèvre inférieure.

« Ça change quoi ? »

« Pour moi, ça ne change rien. Mais pour beaucoup, ce n’est pas possible. Je croyais aussi que c’était impossible avant de t’avoir, d’ailleurs. C’est comme si tu avais un pouvoir, un pouvoir surnaturel, tu sais, comme Batman ? ».

Brigitte se félicita intérieurement d’avoir trouvé cette métaphore, une brèche dans laquelle sa fille pouvait s’engouffrer avec enthousiasme. Elle vit immédiatement les yeux de Jacinthe s’emplir d’une lueur enjouée.

« Oui, tu es une superhéros, et comme Batman, tu dois le cacher, car si tu en parles, on ne te croira pas, et on ne l’acceptera pas. »

Oui, c’était une bonne approche. Jacinthe exulta :

« Je suis une superhéros ! Trop cool ! ».

La petite fille bondit du canapé pour se lancer dans une série de gestes incohérents : bras virevoltants, coups de pieds dans les airs, bruitages indescriptibles qui semblaient faire sens dans son esprit d’enfant. Elle leva les mains vers le ciel, son visage accompagnait la danse et son œil laissait entrevoir cette puissance nouvelle, aussitôt énoncée, aussitôt acquise. Brigitte observait le spectacle en riant.

« Allez ma superfille, il est temps d’aller nettoyer ton supercorps ! ».

Jacinthe n’avait plus que ce mot à la bouche, « superhéros ». Elle s’était lavée comme une superhéros, avait regardé un film comme une superhéros, mangé comme une superhéros. À l’heure du coucher, Brigitte entreprit tout de même de lui rappeler le plus important : elle ne devait pas en parler. Jacinthe fit la moue à l’annonce de cet ordre si promptement prononcé. Elle avait jusqu’ici décidé d’occulter ce paramètre. Mais elle reconnaissait d’instinct l’intonation de sa mère. Ce n’était pas un conseil, c’était bien un ordre. Elle n’avait aucune marge de manœuvre.

« C’est pour ton bien Jacinthe, crois-moi, tu me remercieras plus tard. Je t’aime ma superfille, bonne nuit. »

Lorsqu’elle se trouva seule dans sa chambre, Jacinthe eut envie de crier, une fois de plus, « Je suis une superhéros ! ».

Le simple fait de devoir se taire lui parut étrange. Elle détenait un pouvoir surnaturel, pourquoi fallait- il qu’elle se cache ?

Mais le message était passé.

***

Jacinthe était par essence disciplinée, ce qui la forçait à obéir. Elle se tut au dehors. Elle avait cependant développé une obsession pour sa particularité à l’intérieur du foyer familial. Comme d’un accord tacite, elle pouvait clamer à outrance son pouvoir, pourvu que ses mots ne dépassent pas le périmètre autorisé. Édouard, qui avait été absent lors de cette conversation centrale dans la vie de son enfant, trouvait cette gestion de l’anormalité convenable. Elle permettait de garder la parole de Jacinthe sous contrôle et emplissait son enfant d’une affection pour sa transformation mensuelle. Cependant, Édouard savait que plus les années défileraient, plus il deviendrait difficile pour sa fille de porter un tel fardeau.

Puis un jour, Jacinthe entra dans la puberté. Cet âge si obscur, fait de doutes, d’hormones en pagailles et de changements corporels. Elle n’en était pas à sa première transformation, elle avait l’habitude. Mais beaucoup d’éléments se disputaient dans sa tête. Elle avait pour la première fois envie de connaitre l’amour, elle ressentait aussi une attirance irrépressible pour certains de ses camarades. Dès treize ans, elle commença à se masturber fréquemment. Qu’elle soit jeune fille ou jeune garçon, son envie était parfois irrépressible. Elle adorait découvrir son corps, tester ses limites et apprendre à quel moment tout allait jaillir au dehors. Elle aimait aussi explorer les différences entre le plaisir masculin, et le plaisir féminin. C’était tellement distinct, et si semblable à la fois. Il lui arrivait d’avoir envie de son pénis lorsqu’elle portait son vagin. Comme il était plus rare, l’inverse n’arrivait jamais. Il lui fallait un peu plus de temps pour jouir lorsqu’elle masturbait sa fente. En revanche, elle n’aimait pas être surprise par l’excitation lorsqu’elle avait sa verge. Ça arrivait toujours brusquement, souvent sans raison apparente, et le plus difficile, c’est que ça se voyait. Heureusement qu’elle ne sortait jamais lorsqu’elle l’avait. Quelle difficulté ç’aurait été de devoir se rendre au collège avec ce petit membre qui pouvait se soulever à n’importe quel instant. Qui, d’un coup, aurait voulu manifester sa présence par un « coucou » inopportun. Pour cette raison, elle avait plus d’affection pour son vagin. Il se faisait plus discret, et lorsqu’il signalait soudainement son existence, il lui procurait juste des chatouilles dans le bas ventre, laissant parfois une tâche blanchâtre au fond de sa culotte. Oui, c’était plus simple à gérer.

Par contre, elle n’appréciait pas beaucoup les récentes évolutions de son corps féminin. Ses seins étaient apparus précipitamment. En quelques mois elle était passée d’un torse plat à ces deux protubérances un peu tombantes qui l’importunaient à chaque instant. C’était vraiment embêtant. Elle qui aimait courir, qui ne portait aucune attention au maintien de son corps, devait désormais s’arranger pour soutenir ses petites mamelles et, surtout, pour prendre soin de les cacher. Encore une chose supplémentaire à ne pas porter au regard d’autrui. Et une nouvelle fois, elle ne comprenait pas bien pourquoi cela devait rester secret. Comme son second sexe quelques années auparavant, elle était dépassée par le tabou entourant la simple vue d’une poitrine naissante. Elle qui avait toujours aimé s’entourer de filles et de garçons, constatait une transformation du côté de ses camarades masculins. Leur ton avait changé lorsqu’ils s’adressaient à Jacinthe. Elle se faisait souvent recaler pour les activités sportives. Le contact s’était altéré. Et elle avait rapidement compris que ses deux petites bosses jouaient un rôle dans cette affaire.

Elle trouvait tout ceci bien compliqué. Et plus le temps passait, plus les choses s’amplifiaient. Arrivée au lycée, elle se sentait désespérément différente. Elle construisait ses premières amitiés, de celles qui semblent inaliénables. Jusqu’ici, ça ne lui avait jamais été trop difficile d’omettre sa double identité. Elle avait bien compris, avec les années : il s’agissait d’une nécessité. Mais lorsqu’elle rencontra Julia et Telma, ce fut délicat de continuer à agir comme si de rien n’était. Elles partageaient tout. Ses deux amies lui confiaient leurs peines de cœur, leurs angoisses, leurs difficultés familiales, leurs joies. Tout. Et Jacinthe se sentait meurtrie lorsque, chaque jour de pénis, elle était obligée de leur mentir. Elle occultait toute une partie de ce qu’elle était. Il lui arrivait souvent d’en pleurer, le soir dans sa chambre. Elle ne se sentait plus superhéros, et prenait conscience que tout cela n’avait été que foutaise.

« Une superhéros… Quelle entube. Si je parle de ma bite à quelqu’un, on me prendra juste pour une tarée. C’est pas un pouvoir ça, c’est un putain de cadeau empoisonné. ».

Lors de sa dix-septième année, alors que la tristesse l’envahissait une énième fois, elle décida d’en parler à sa mère, espérant la faire changer d’avis :

« Maman, j’en peux plus de devoir cacher ma particularité à Julia et Telma. Il faut que je leur en parle, je crois. », avait-elle imploré de son regard adolescent, mi-enfantin, mi-adulte.

« Jacinthe… On en a déjà parlé, tu ne peux pas le dire. Tu sais qu’elles ne comprendront pas. »

Brigitte n’avait pas redressé la tête pour répondre. Elle demeurait assise à son bureau, le nez collé sur son ordinateur. Elle était concentrée sur un dossier qu’elle devait finaliser avant minuit, ce n’était pas le moment.

« Mais qu’est-ce que t’en sais ? Si ça se trouve elles vont trouver ça génial ! Peut-être que, contrairement à toi et papa, elles vont penser que c’est un avantage et pas un inconvénient. », lui lança Jacinthe sur un air de défit.

Brigitte leva les yeux vers sa fille, sincèrement touchée par cette invective :

« Jacinthe… Je suis désolée, je t’accepte comme tu es, tu le sais. Mais c’est pas aussi simple que ça. ».

« Si, ça pourrait. J’en ai marre de me cacher, j’en ai marre que vous me forciez à mentir. J’en ai marre que tu comprennes rien, et que tu ne cherches pas à comprendre. », avait-elle crié, avant de se carapater dans sa chambre.

Elle claqua la porte d’un geste délibérément impétueux. Ses sanglots étaient irrépressibles. Elle n’exagérait pas sa douleur. Le poids de ce mensonge s’abattait sur elle comme une cascade de glace dont les stalactites transperçaient son corps de toute part. Elle ne voulait plus feindre. Elle avait pris sa décision.

Le lendemain, elle rejoignit Telma autour d’un café. Elle devait trouver le courage de lui en parler. Son amie vit immédiatement sur le visage de Jacinthe une expression inédite. Elle était livide :

« Qu’est-ce qui se passe ? Théo à une nouvelle meuf ? ». « Non… Euh… ça va toi ? »

« Oui ! Matthieu m’a écrit hier soir, il vient à la maison demain. Je crois qu’il m’aime bien ! Et toi ? Vraiment, t’as pas l’air bien. »

« Je… Il faut que je te dise quelque chose. »

Le ton de Jacinthe était grave. Voir son amie dans un tel état provoqua immédiatement la tristesse de Telma, d’un naturel empathique :

« Qu’est-ce qui t’arrive Jacinthe ? Y a un problème avec tes parents ? Quelqu’un t’as fait du mal ? ».

« Non, personne n’a rien fait. C’est juste moi. Il y a quelque chose que tu ne sais pas, quelque chose que je vous cache depuis deux ans à toi et Julia. Et je peux plus continuer. »

« J’aime pas ce ton, tu me fais flipper. Dis-moi. Tu peux tout me dire, tu le sais. »

Jacinthe tremblait, ses yeux s’emplissaient peu à peu de lourdes larmes se logeant sous son iris mais tentant de ne pas tomber, comme au bord d’un précipice :

« Je suis différente. Je suis pas constituée comme toi, comme Julia, comme tous les autres. ».

« What ? Mais de quoi tu parles ? T’es goudou ? »

« Non, enfin ça je sais pas, c’est plus compliqué que ça. »

Elle marqua une pause, et prit une grande inspiration pour réussir à prononcer une phrase dénuée de sanglots :

« Depuis que je suis toute petite, depuis ma naissance je crois, j’ai un pénis une fois par mois. ».

En articulant ces quelques mots, les larmes s’étaient mises à perler le long de ses joues. Un rire explosa de la bouche de Telma. C’était bien la dernière réaction à laquelle s’attendait Jacinthe.

« T’es défoncée ou quoi ? T’as fumé sans moi ? »

« Telma, j’ai l’air de rigoler là ? », avait répondu Jacinthe, désespérée.

« Ben non, je vois bien que t’es sérieuse et que t’y crois, mais c’est pas possible. Comme ça, une fois de temps en temps, t’as une bite qui pousse à la place de ta chatte ? Ça serait trop cool hein, je serais même un peu jalouse, mais j’y crois pas une seconde. »

« Crois-moi, y a rien à m’envier… Je dois le cacher depuis que je suis née. » Voyant le visage perplexe de son amie, Jacinthe continua :

« T’as pas remarqué qu’une fois par mois, on pouvait jamais se voir ? C’est à cause de ça. Je ne sors pas quand ça arrive. ».

Telma la toisait, l’air interrogateur :
« Quoi ? Mais… Ok, c’était quand la dernière fois, par exemple ? ».

« Vendredi dernier. Je suis pas allée en cours, j’ai dit que j’avais de la fièvre. Le jeudi j’allais très bien et le samedi aussi. On s’est vues. »

Après réflexion, Telma s’était déjà dit que Jacinthe s’absentait fréquemment. Elle avait juste pensé que son amie avait une santé fragile ou que ses parents étaient sympas, elle comprenait qu’on veuille sécher les cours. Le lycée, c’était surtout cool pour les copines et les garçons.

« Et la fois d’avant, c’était quand ? », demanda-t-elle, comme pour indiquer à son acolyte qu’elle était en phase de la croire.

Jacinthe réfléchit un instant, puis ça lui revint :

« Le mercredi où vous aviez fait apéro avec Théo, j’étais dégoutée de ne pas être là en plus. Mais la question se posait pas… ».

« C’est vrai ! », s’exclama Telma, « J’avais trouvé ça tellement bizarre que tu sois pas venue. Je m’étais dit que tu devais être sacrément mal pour pas venir. ».

Un court silence suivit :

« Mais c’est dingue ton truc… Attends non mais c’est pas possible. ». « Ben, si. »

Jacinthe ne pleurait plus, elle souriait à son amie avec une infinie tendresse. Une reconnaissance sans borne l’envahissait, car elle savait déjà que Telma accepterait sa véritable identité.

« Mais si c’est vraiment vrai, comment ça marche ? C’est quoi l’explication scientifique ? Et ça arrive comment ? », avait repris Telma.

« Y a pas d’explication scientifique, enfin je ne la connais pas. Mes parents ont honte de ma différence. Ils m’ont toujours tenue éloignée des médecins, du moins quand j’ai ma bite quoi. Ils ont peur des réactions que ça pourrait causer de la part des autres, et je les comprends un peu… Donc ils me cachent. »

« Mais ça doit être horrible ! Et toi, t’as jamais eu envie d’en parler ? J’aurais pas pu le garder pendant aussi longtemps, moi… »

Les propos de Telma n’étaient plus dictés par l’incompréhension mais par l’empathie.

« Ben si, c’était super dur de pas pouvoir te le dire. Mais t’imagine ? C’est pas rien. Je suis déjà étonnée que tu réagisses comme ça ! »

« Bon franchement, j’ai du mal, mais je veux bien te croire. Par contre maintenant faut que tu me montres ! »

Un nouveau rictus envahit le visage de Jacinthe :

« Promis, la prochaine fois, je t’invite à la maison. Mais ça va te faire bizarre hein, j’ai vraiment une teub. »

« Olala, j’ai hâte de voir ça ! C’est ouf ton histoire ! Tu te fous pas de moi, hein ? »
« Non, promis ! », répondit Jacinthe avec douceur et aplomb.
« Et du coup, tu te branles ? », avait questionné Telma, un sourire entendu au coin des lèvres.

Elles en parlèrent pendant des heures. Les mots déferlaient dans la bouche de Jacinthe. Elle lui expliqua toutes ses expériences, tous ses doutes, toutes ses souffrances et les mensonges accumulés au fil des années. Telma l’écoutait, ses grands yeux marron rivés dans ceux de son amie. Elle n’en croyait pas ses oreilles, mais c’était indéniable : Jacinthe ne mentait pas, et elle n’était pas défoncée. Ce qu’elle lui racontait était vrai. Et c’était foutrement dingue !

En se séparant, elles s’enlacèrent longuement. Jacinthe sentait la bienveillance de son amie entourer l’entièreté de son être. Elle la remercia, lui dit qu’elle l’aimait. Ce n’était pas la première fois, mais ça n’avait jamais été aussi réel.

Il fallait désormais tout dire à Julia. Jacinthe avait décidé de lui annoncer en tête à tête, comme elle l’avait fait avec Telma. Elle lui en parlerait vite, elle était prête.

Arrivée dans le foyer familial, Jacinthe alla directement dans sa chambre. Elle ne voulait pas dire à ses parents qu’elle avait avoué son secret à Telma, pas tout de suite. Elle le ferait, ça aussi, mais elle attendrait un peu. À l’heure du repas, elle se rendit dans la cuisine. Brigitte vit sur le visage de sa fille une inédite béatitude :

« Tu as l’air amoureuse, ma fille. Qui est l’heureux élu ? ».

Jacinthe pensa d’abord que sa mère était bien loin du compte. Elle ne pouvait décidément pas la comprendre. Mais avait-elle seulement essayé ?

« Non, je ne suis pas amoureuse. Y a un garçon que j’aime bien, mais c’est pas ma plus grande préoccupation. »

« Ah oui, et c’est quoi ? », avait tenté de questionner Brigitte, sentant sa fille sur la défensive.

« T’as pas une petite idée ? Vraiment ? », le ton de Jacinthe s’était endurcit, elle regardait sa mère avec des yeux de colère.

Parfois, Brigitte ne reconnaissait pas son enfant, pourtant si douce :

« Jacinthe… Tu veux encore parler de ça ? ».

« Oui, je veux parler de ça. J’ai tout dit à Telma. Et tu sais quoi ? Elle trouve ça génial ! Elle m’a posé plein de questions, elle m’a cru et elle veut en savoir plus. Et je vais pas m’arrêter là ! Demain, j’en parle à Julia. »

« Jacinthe, pourquoi t’as fait ça ? Tu imagines si elle le raconte à qui que ce soit ? Tu vas être la risée de ton lycée ! »

Brigitte criait, désormais. Sa voix stridente faisait presque trembler les murs. Son angoisse reprenait le dessus. Édouard, qui jusqu’ici finalisait le repas sans réussir à en placer une, tenta de calmer la situation :

« Chérie, ne t’énerve pas comme ça. Je la comprends. Et regarde, Telma a bien réagit, c’est super dans le fond ! », puis il s’adressa à Jacinthe : « Tu dois juste faire attention à qui tu en parles. Mais si tu sens que tu peux faire confiance à Telma et Julia, fais-le. C’est génial. ».

« Non, c’est pas génial ! Non mais vous vivez dans quel monde, tous les deux ? On va la regarder comme une menteuse, ou une pestiférée, ça va lui retomber dessus ! »

Jacinthe sentait le poignard de sa mère percer son cœur :

« C’est surtout toi qui me prends pour une pestiférée ! Et tu sais quoi ? Va te faire foutre maman ! ».

Une fois de plus, elle trouva replis dans sa chambre. Brigitte essaya de toquer à sa porte, mais Jacinthe n’avait aucune envie de lui parler. Elle la haïssait. Elle aurait bientôt dix-huit ans. Elle quitterait son domicile familial et laisserait sa génitrice délirer dans son coin. « Quelle connasse », siffla-t-elle dans le silence.

Comme prévu, elle entreprit de tout avouer à Julia dès le lendemain. Elle la rejoignit chez elle et lui annonça avec plus de facilité qu’elle ne l’avait fait la veille. Seulement, la réaction de Julia fut toute autre. Elle se mit d’abord à rire, mais pas à la façon de Telma. Sa raillerie était teintée de moquerie, et de peur. Un mouvement de recul l’avait aussi accompagnée : son corps s’était, comme par mécanisme d’auto-défense, écarté de celui de Jacinthe. Cette dernière avait tenté de lui expliquer que rien n’était drôle dans cette situation, que sa souffrance était profonde et réelle. Mais rien n’y faisait : Julia lui répondit d’abord qu’elle était folle, puis menteuse. Elle ne la croyait pas. Elle provoqua Jacinthe :

« Si c’est vrai, c’est dégueulasse. Tu serais pas vraiment humaine. T’en as conscience ? ». Jacinthe observait Julia avec des yeux ahuris, pendant qu’elle déferlait sa haine :
« De toutes façons, j’ai toujours trouvé que t’étais chelou. ».

Elle ne comprenait pas. Elle ne comprenait pas comment la réaction de Julia pouvait s’avérer si diamétralement opposée à celle de Telma. Comment pouvait-elle la détester autant, du simple fait qu’elle soit différente. Qu’est-ce qu’elle croyait ? Que Jacinthe ne subissait pas cette particularité ? Qu’elle trouvait ça amusant d’être véritablement originale ? Elle ressentait une tristesse similaire à celle éprouvée dans les échanges avec sa mère. Un rejet, un rejet de plus. Et cette riposte allait dans le sens des élucubrations de Brigitte : elle devrait, la plupart du temps, continuer à cacher sa double identité. Tout le monde n’était pas prêt à l’accueillir. Il lui faudrait se parer contre d’éventuelles réactions de dégoût ou de mépris. Elle choisirait avec soin les personnes à qui elle partagerait son secret.

La tolérance de Telma était trop belle pour refléter celle du monde entier. Dommage, ç’aurait été chouette…

***

Lorsqu’elle se rendit au lycée le jour suivant, tout avait changé entre les trois amies. Julia ne voulait plus approcher Jacinthe. Elle l’évita d’abord, pour finalement la regarder avec dédain. Elle se rapprocha d’autres filles de sa classe, restées jusqu’ici de simples copines. Telma tentait de mettre de l’harmonie dans ses relations, mais Julia ne faisait aucun effort. Et Jacinthe était démunie. Telma n’allait pas l’abandonner après ce que Jacinthe venait de lui confier. Elle la soutiendrait, quoi qu’il arrive.

Le vendredi suivant, Jacinthe s’aperçut du regard dégoûté de Julia. Elle la fixait et murmurait à l’oreille d’une camarade des mots certainement malintentionnés. Toutes deux observaient Jacinthe, pestant sans pudeur. Telma pris immédiatement conscience de ce qui se tramait, et se dirigea d’un pas assuré vers les deux adolescentes endiablées :

« Qu’est-ce que tu fous Julia ? T’es sérieuse là ? »

« Ça va ! Si on peut plus rigoler… », avait-elle répondu avec détachement.

« Mais c’est pas drôle, putain ! T’as vu dans quel état est Jacinthe ? »

« Oui ben ça va, moi les mythos tu sais ce que j’en pense… »

« Je peux te parler deux secondes, s’il-te-plaît ? »

« Tu vas faire quoi Telma ? Me gronder ? Ça va, on peut parler devant Clothilde, c’est quoi le problème ? »

Julia la défiait, elle regardait Telma dans le fond des yeux, comme ces jeunes en soif de bagarre qui attendent que le premier coup parte pour pouvoir décrocher leur plus bel uppercut.

Telma bouillonnait de l’intérieur. Elle lança, comme une menace, à son amie :

« Ne dis rien Julia, vraiment, je te déconseille de divulguer quoi que ce soit. » Un sourire hargneux, incompréhensible, se dessina sur le visage de Julia :

« Trop tard. ».

Telma resta sans voix face à la méchanceté de celle qui était, désormais, une ancienne amie. Comment pouvait-on agir ainsi? Et comment s’était-elle trompée à ce point sur la véritable personnalité de Julia ?

« T’es un monstre. »
« Ben t’aimes bien ça, les monstres, non ? T’es plutôt callée en la matière ! » Elle ricanait, accompagnée de sa nouvelle acolyte.

Telma n’avait plus la force de se défendre. Elle rejoignit Jacinthe qui s’était réfugiée dans un renfoncement mural qu’elles appelaient « la cachette ». Ce lieu les avait accueillies des dizaines de fois, des centaines peut-être, pour se confier leurs malheurs, pour fumer des joints, pour rire et profiter de leurs pauses entre deux cours. Elle vit son amie assise sur la plateforme légèrement surélevée du petit recoin. Elle était recroquevillée sur elle-même, le visage enfoui dans ses genoux, le dos courbé. Dans cette posture statique, la vie semblait s’être échappée du corps de Jacinthe, tant il ne bougeait plus. Telma se mit à hauteur de son amie pour l’envelopper de ses tendres bras :

« C’est une connasse, elle le payera un jour, c’est sûr. ».

Elles restèrent ainsi de longues minutes, parlant peu, s’aimant beaucoup.

En seulement une semaine, l’histoire avait fait le tour des neuf classes de terminale du lycée. Jacinthe avait déjà vu ça dans des fictions : les regards désapprobateurs sur une personne qui ne faisait qu’exister, les messes basses qu’on entend siffler sur son passage. Elle avait cru ce type de scènes irréelles, ou purement américaines. Elle comprit rapidement qu’elle s’était trompée. Il ne se passait pas un jour sans qu’elle ne sente le rejet profond d’autrui. Les réactions étaient diverses. Il y avait les moqueries mesquines, celles qui se chuchotent et font mine de se cacher, mais dont la fierté empêche la pudeur. Il y avait les regards intrigués, focalisés sur l’entrejambe de Jacinthe. Elle avait décidé de ne plus porter de jupes le jour où une fille de sa classe s’était amusée à lui soulever trois fois dans la même journée. Il y avait aussi la curiosité indécente, pouvant aller jusqu’au déferlement de questions déplacées :

« Alors comme ça t’as une bite ? Et ça fait quoi ? T’as déjà niqué avec ? T’es une meuf ou un mec ? Mais du coup t’aimes les gars ou les filles ? Avec Telma vous êtes lesbos ? Ou c’est juste toi qui aurais envie de lui lécher la chatte ? ».

Comme tout ragot lycéen, il avait, au fil des langues sillonnées, était détourné.

Certains la prenaient aussi pour une menteuse. C’était finalement l’option qu’elle supportait le mieux. Ils la traitaient avec mépris, mais la voyait moins comme un monstre. Et tout le monde donnait son petit avis sur la question :

« Ça va, elle a juste sorti un petit mytho, c’est pas la peine d’en faire toute une histoire, non plus. ».

« Et si elle a menti c’est sûrement parce qu’elle est pas bien dans sa peau, c’est pas cool dans le fond. »

« Ouais, enfin quand même, faut être tarée pour aller inventer ça… »
« Je lui ferai pas confiance, moi ! »
« De toute façon, ça se voyait qu’il y avait un truc bizarre chez cette meuf. ».

Jacinthe continuait à se rendre au lycée le plus souvent possible, mais il lui fallait une force herculéenne pour ne pas se laisser transpercer par les attitudes malveillantes. Elle avait jusqu’ici été une jeune fille appréciée. Elle n’était pas particulièrement populaire, mais elle avait des amis, elle plaisait aux garçons, et ça se passait plutôt bien avec les professeurs. Elle avait la bonne dose de cool et de discipliné pour que ses années de lycée se déroulent dans le calme et la plénitude. Depuis les révélations divulguées par Julia, plus rien n’était pareil. Chaque jour ressemblait à une bataille, commençant dès le levé. Sa première pensée allait à celles qui la martyrisaient le plus : la nouvelle bande de Julia. Elles étaient quatre, et il ne se passait pas une journée sans qu’elles ne l’agressent. Les bons jours, elle avait simplement droit à « sale goudou » ou « Monsterrrrr », comme aimait tant le clamer Lena, pour ensuite exploser de rire, suivit des ricanements de la troupe. Les pires journées, elles tentaient de s’en prendre corporellement à Jacinthe : lever sa jupe, baisser son pantalon, essayer d’ouvrir la porte des toilettes lorsqu’elle s’y trouvait.

Les garçons, qui la voyaient avant comme un objet de convoitise, avaient aussi changé d’attitude envers elle. Ils n’osaient plus l’approcher. Elle était devenue un être étrange dont on se méfiait. Par peur de découvrir quelque chose d’anormal, d’ordre physique ou psychiatrique, aucun adolescent ne s’aventurait à la séduire. C’était bien trop risqué. En devenant le petit ami de Jacinthe, ils auraient indéniablement porté le poids de sa différence. Et donc des moqueries qui s’y accompagnaient :

« T’es pédé en fait ».
« Tu sors avec la folle ? » « T’as choppé la trav ! ».

Risquer de telles réflexions juste pour une meuf, ça ne valait le coup pour personne à cet âge-là. Jacinthe s’était résignée. Elle avait vite abandonné l’idée d’avoir un petit ami au lycée. Elle n’était même plus envisagée comme une option. Elle espérait pouvoir remettre ça à plus tard, dans une ville où elle serait anonyme. En attendant, elle tentait surtout de ne pas abandonner le lycée et d’obtenir son bac pour pouvoir partir le plus loin possible.

Telma continuait d’être présente et combative. Elle n’avait jamais ni jugé, ni abandonné Jacinthe. Elle était géniale. Parfois, Jacinthe se disait que la véritable superhéroïne, c’était Telma. Car malgré tout le soutien accordé à une pestiférée comme elle, les gens l’appréciaient. Ils lui disaient souvent qu’elle se traînait un boulet. Telma défendait alors calmement son amie. Un court monologue, prenant des allures de leçon de morale, avait tendance à suivre de l’autre côté. Elle restait impassible. Ses interlocuteurs, voyant que leur haine ne prenait pas, détournaient les talons avec une sensation étrange. Cette réaction les apaisait un temps, puis ils s’empêchaient d’y repenser. Il ne leur restait en souvenir qu’une unique sympathie pour Telma.

Ses parents n’étaient pas dupes : ils voyaient leur fille dépérir. Jacinthe cachait au maximum son quotidien lycéen. Elle ne voulait pas inquiéter son père et craignait d’entendre sa mère répliquer :

« Je savais que les choses se passeraient ainsi. ».

Brigitte tentait pourtant d’être une oreille réconfortante pour son enfant, mais elle ne pouvait s’empêcher de lui communiquer son éternelle peur du rejet. Elle avait beau essayer, elle n’arrivait pas à agir comme elle l’aurait souhaité. Édouard se contentait de faire des blagues et des câlins. Il voulait montrer à sa fille qu’il l’aimait, quoi qu’il arrive.

***

Jacinthe continua à vivre ainsi, jusqu’à ce que s’achève l’année de terminale, comme une délivrance qui la sauva in extrémis.

Lorsqu’elle obtenu son baccalauréat, elle décida immédiatement de partir. Ce n’était pas un projet soudain, elle en ressentait le besoin depuis des années. Elle irait dans une ville où personne ne la connaîtrait. Il fallait choisir une capitale, un lieu où s’étendaient les habitations à perte de vue, où elle pourrait se fondre dans la masse. Après quelques recherches sur Internet, elle choisit Berlin. Cette ville avait la réputation d’être ouverte à la communauté LGBTQIA+. Peut-être était-ce son eldorado ? Peut-être les gens là-bas, ne la repousseraient pas comme ce fut le cas dans sa petite ville natale ? Elle avait beaucoup d’espoir, mais se gardait d’un trop plein d’enthousiasme. Elle devait continuer à se protéger, les choses ne seraient certainement pas aussi simples.

Mais elle serait anonyme.

Le plus difficile fut de dire au revoir à Telma. Elle ne pouvait exprimer avec de simples mots la reconnaissance qu’elle éprouvait à l’égard de cette douce rouquine. Elle lui fit promettre de venir la voir. Et puis, elles seraient seulement à quelques milliers de kilomètres l’une de l’autre, ce n’était qu’un au revoir.

La mère de Jacinthe n’approuvait pas le choix de sa fille. Elle savait les difficultés rencontrées par son enfant. Du moins, elle croyait en avoir idée, et avait peur qu’une telle situation la suive. Que ferait-elle dans ce cas, loin de ses parents et de leur soutien ? Mais elle n’avait plus son mot à dire. Jacinthe était majeure, et il était impossible de la stopper dans son projet. Si Brigitte avait appris quelque chose avec les années, c’était la détermination sans borne de sa progéniture.

Son père l’encourageait. Avec timidité, pour ne pas provoquer sa femme. Il savait pourtant que le choix de sa fille était judicieux. Elle pourrait, enfin, vivre librement. Il avait confiance en elle.

Elle emménagea à Berlin dès le mois de septembre. À cause de sa particularité, elle avait tenté de trouver un petit studio où elle vivrait seule, mais elle avait dû se résigner : les places se faisaient rares, même en colocation. Elle avait fini par dégoter une chambre provisoire, pour deux mois seulement, dans le quartier de Wedding. Elle n’aurait que deux jours à cacher sa deuxième identité, elle prétexterait se sentir mal la veille et ne pas vouloir être dérangée.

Elle atterrit dans cet appartement d’une centaine de mètres carrés. Ils étaient quatre à y vivre. Il y avait Jürgen, un jeune allemand de 27 ans, grand blond aux yeux bleus foncés. Il finissait son master et travaillait dans une association berlinoise qui tentait de faire vivre culturellement les quartiers laissés à l’abandon. Il y avait Maria, une jeune artiste féministe, provocatrice et homosexuelle, qui venait de Mexico. Elle débutait un deuxième cursus dans le domaine artistique et avait 23 ans. Il y avait aussi Kevin, un architecte de 25 ans qui venait de commencer à travailler. Et puis, dans tout ça, il y avait Jacinthe. Elle se sentit rapidement chez elle dans cet appartement. Plus qu’elle ne l’avait jamais été dans son foyer de naissance. Ces gens étaient différents de tout ce qu’elle avait connu auparavant. Ils cassaient les codes auxquels elle était habituée. C’était comme s’ils étaient multiples, plusieurs à l’intérieur d’eux-mêmes. Elle ne cernait pas pleinement comment ils pouvaient s’avérer aussi complexes, et pourtant elle adorait être incessamment surprise par leurs personnalités. Par exemple, Kevin battait en brèche les stéréotypes sur les architectes. Il était un américain cultivé, aimant lire et se passionnant pour les questions de genre. Il pouvait porter un costard le mardi, et s’étaler des paillettes sur le visage le vendredi. Il était excentrique et ouvert d’esprit. À l’inverse, Jürgen, qui aimait prôner une égalité entre tous, prenait parfois plaisir à exercer une domination masculine sur les membres féminins de la colocation, et même sur Kevin, lorsque celui-ci ne souhaitait pas entrer dans un combat de coq. Et Maria recelait d’une intelligence à couper le souffle. Elle se posait des questions sur tout, et si un problème survenait, elle tentait systématiquement de le tourner dans tous les sens afin de comprendre autrui et sa façon de voir le monde. Jacinthe apprit plus sur la nature humaine durant ces deux mois que dans toute son existence passée. La colocation à Berlin lui laissa un goût de révélation. Elle y vécut ce genre d’instants dont on dit qu’il y a un avant et un après.

Par chance, elle trouva un second pied-à-terre lorsque venu le temps de quitter le premier. Elle arriva dans un appartement bien plus petit, avec seule colocataire : Mireille. Elles s’étaient adorées dès l’instant où elles avaient échangé un regard. Mireille était chanteuse et professeure de français. Elle était aussi bipolaire de type 1. Être différente, ça la connaissait. Ça l’avait toujours suivi. Jacinthe n’eut pas immédiatement le courage de lui dévoiler sa propre spécificité. Elle avait besoin de temps. Tout se passait bien, elle ne voulait pas tout gâcher, à nouveau. Personne ne savait qui elle était véritablement ici. Une nouvelle vie l’accueillait à bras ouverts, sans haine ni peur du regard d’autrui.

Elle avait trouvé un boulot dans un call center. Une aubaine pour elle : ça pullulait à Berlin. Elle ne parlait pas allemand et son anglais restait limité. Elle n’avait pas fait d’études, et ne pouvait pas prétendre à en débuter. Elle s’était donc concentrée sur le fait de vivre, simplement vivre, dans cette ville pour laquelle son amour grandissait de jour en jour. Elle se rendait donc cinq jours par semaine, 9h par jour, dans d’immenses locaux qui enfermaient des centaines d’âmes comme la sienne : en quête de liberté, mais obligées de s’enchaîner pour pouvoir manger. Elle fit des rencontres diverses, au travail et au dehors. Maria l’avait entraînée dans le milieu artistique Berlinois, et Jacinthe adorait ça. Elle s’épuisait d’expositions, comme se gavant d’une culture qui remuait son cerveau, ou qui le remettait en place. Progressivement, elle s’intéressa au milieu militant féministe. Elle n’y connaissait rien, mais quelque chose dans cette lutte la fascinait. Elle avait l’impression qu’elle pourrait y être véritablement elle-même. Jacinthe se rendit compte, aussi, qu’elle était homosexuelle. Elle n’avait jamais eu le temps de s’attarder sur ces questionnements, trop préoccupée à gérer les turpitudes externes. Elle se savait attirée par les femmes et les hommes, mais n’avait jamais vraiment réfléchit à ce qu’elle ressentait profondément. Elle ne se l’était pas autorisé, sous peine de vivre un rejet supplémentaire. Elle aimait les femmes car, parfois, elle avait un pénis. Elle aimait les hommes parce qu’elle était une femme. En fait, elle était indéniablement plus attirée par les femmes. Si on cherchait à classer son orientation sexuelle dans une catégorie binaire, elle n’était pas hétérosexuelle. Lorsqu’elle en avait parlé à Maria, cette dernière lui avait répondu avec évidence :

« Ben oui, j’avais bien compris ! ».

Cette réaction avait marqué Jacinthe : son amie s’avérait plus attentive à ses propres désirs qu’elle- même. Durant de longues années, elle avait tu ses émotions pour toujours tenter de passer inaperçu, de se cacher, de ne pas faire de vague. Et pour finalement créer un tsunami. Elle se promit de ne plus jamais agir ainsi.

***

Habiter seule dans une ville qui ne connaissait pas son secret lui donnait des ailes. Elle avait abandonné son fardeau dans l’avion, l’observant se déliter dans les airs à travers le hublot. Jacinthe laissait derrière elle les préoccupations de sa mère et les injures, les rumeurs et les jugements lycéens. Plus rien ne bridait ses actions, elle était enfin libre. Elle découvrit qu’il lui était possible d’apprécier ce qu’elle était, ce qu’elle pensait, ce qu’elle ressentait. Elle apprit à s’aimer, avec ou sans vagin, avec ou sans pénis.

Elle décida de rejoindre une association féministe.

En marchant vers les locaux, ses jambes flageolaient. Pour une raison inconnue, cette résolution avait une importance particulière à ses yeux. Elle misait beaucoup sur cette réunion, et sur les bienfaits que pourraient lui apporter ce milieu visiblement très ouvert. Il pourrait être une zone de replis, mais aussi un lieu de découvertes, d’apprentissages, de rencontres. À ce sentiment d’euphorie se mêlait celui de la peur. Elle était toute nouvelle dans cette ville, et son intérêt pour le féminisme se comptait en semaines plus qu’en mois. Elle ne se sentait pas vraiment légitime d’intégrer ce combat. Elle n’avait pas souffert d’être une femme, mais d’être les deux genres à la fois.

Arrivée devant le bâtiment, elle prit une grande inspiration pour trouver le courage d’entrer. Elle n’arrivait pas à franchir la porte. Sous la pression, elle était paralysée.

« Bonjour. », lança une voix dans son dos.
Elle sursauta.
« Bonjour, pardon je suis un peu lente. »
« Pas de problème, on n’est pas pressées ! », lui répondit doucement la voix féminine.

Sur ces mots rassurants, Jacinthe agrippa la poignée d’un geste franc qui la surprit. Elle suivit l’inconnue pour arriver dans une pièce aux allures de salle de réunion. Elle fit face à une douzaine de femmes. Certaines s’affairaient, d’autres étaient attablées, entamant un bon litre de café fumant. La plupart d’entre elles se tournèrent vers Jacinthe pour la saluer. Ce local était à première vue institutionnel et froid. Les murs, recouverts d’une peinture blanc cassé, rivalisaient de fadeur avec des chaises en plastiques noires qui semblaient particulièrement inconfortables. Une grande table ovale, tout aussi dénuée de charme, envahissait le centre de la pièce. On aurait pu se croire dans les bureaux de Pôle emploi, à la différence près qu’aux murs ne trônaient pas des affiches ventant les possibilités de « retour à la vie active » mais des messages tels que :

« Stop au harcèlement de rue » – « Le manspreading, la goutte d’eau qui fait déborder le vase ? » – « Aime ta féminité, elle te le rendra ».

Ces affiches firent sourire Jacinthe. Elle les adorait déjà.

Elle avait choisi cette association pour son caractère mixte. Elle s’était dit que, dans sa position, c’était certainement la meilleure chose à faire. On lui avait tendu une chaise, elle s’y était assise. La réunion avait rapidement commencé. Il était question de débattre sur le corps de la femme dans la publicité. Un tableau blanc en papier servait à coucher tous les problèmes rencontrés et les solutions associées. Jacinthe observait cette effervescence avec de grands yeux écarquillés. Les idées fusaient en tous sens. Ces femmes faisaient preuve d’une détermination qu’elle avait rarement vue auparavant. Elles l’intimidaient. Elle ne prit donc la parole qu’aux rares moments où on la sollicitait. Ce jour-là, le but était de mettre en place une action de graffs sur des images publicitaires sexistes. Une femme prenait majoritairement la parole, et avait demandé à une autre de marquer toutes les idées sur un tableau blanc. Elle guidait le débat, elle prenait les décisions. C’était certainement la directrice de l’association. Lorsque le jour et l’heure de l’action furent choisis, elle demanda soudainement à Jacinthe :

« T’es partante ? ».

Prise au dépourvu, Jacinthe acquiesça d’un sourire un peu benêt.

La femme eu un étrange rictus, certainement en réponse à celui de Jacinthe, puis elle remua la tête d’un ton entendu. Un seul homme était présent dans l’assemblée. Il venait de prendre la parole et souhaitait ajouter une suggestion concernant l’action :

« Thomas t’as déjà assez parlé là, oublie pas le tour de parole, s’il-te-plaît. », le coupa immédiatement la responsable.

Il se tut. Sur le coup, Jacinthe trouva cette femme un peu autoritaire. Puis elle s’en voulut de porter un tel jugement. Aurait-elle critiqué son attitude si la cheftaine avait été un homme ? Elle n’en était pas sûre. Cette pensée la conforta dans l’idée d’intégrer le milieu féministe.

Au sortir de la réunion, un sentiment singulier la parcourut. Un sentiment impossible à interpréter. On ne lui avait presque rien demandé, mais on l’avait martelée d’informations, souvent enrichissantes. Elle irait à l’action. Elle voulait prendre part à ce combat, elle le pensait nécessaire.

Quelques jours plus tard, elle retrouva le groupe cagoulé et prêt à aller couvrir les publicités urbaines de slogans incisifs. Les membres de l’association détenaient une liste : comme il en avait été décidé lors de la réunion, une phrase était précisément associée à une affiche. Tout était bien organisé. Elles firent des groupes de trois personnes, et Jacinthe atterrit dans celui de la présidente de l’association. Ses années de lycée avaient laissé des traces dans son tempérament, et par automatisme, elle cherchait rarement à se faire remarquer. Elle suivit donc avec application les ordres proférés. Elle discuta, entre deux tags, avec les deux femmes qui l’accompagnaient. Elles lui demandèrent ce qu’elle faisait dans la vie, comment elle était arrivée à Berlin. L’entente était plutôt courtoise, sympa. Mais Jacinthe ne se sentait pas vraiment à sa place.

Elle se rendit à une seconde réunion, la boule au ventre. Les membres étaient sensiblement les mêmes. Le thème du rassemblement portait sur les stéréotypes de genre dans l’enfance. Jacinthe apprit à nouveau beaucoup de choses. Elle était loin d’avoir pris conscience de l’immensité et de la permanence des problématiques sexistes. Le principe du rassemblement fut le même qu’au premier : tableau blanc, problèmes, solutions, slogans. Durant cette dernière étape, Jacinthe réunit tout son courage pour proposer :

« Un vagin ou un pénis : même combat ».

Les yeux de la cheftaine se tournèrent vers elle, interrogateurs :
« Tu peux nous expliquer ce slogan s’il-te-plaît, Jacinthe ? Désolée, je ne comprends pas. ».

« Euh… Ben je voudrais mettre en avant le fait que dans le fond, ce soit pareil un petit garçon ou une petite fille. Dans tous les cas, ce qu’on veut c’est qu’un enfant puisse s’épanouir en tant que tel, et pas en tant que future femme ou futur homme. »

« Oui, oui bien sûr. C’est l’idée. Mais pour ça, je pense que l’emploi de ce genre de slogan est assez contre-productif. Personne ne va comprendre. Et puis, pourquoi « même combat » ? De quel combat parles-tu, concernant les hommes ? ».

Son ton était sincèrement interrogateur, mais teinté d’une pointe de mépris. Jacinthe hésita à répondre. Dans quoi s’était-elle embarquée ?

« Ben, le combat pour l’égalité. Je crois que les petits garçons subissent aussi des pressions, et que c’est en tentant de rompre avec tout ce qu’on attend, des filles et des garçons, qu’on peut avancer. Non ? »

« Oui, oui bien sûr. Mais justement, pour ça on doit mettre en avant les filles et leurs souffrances. Pas donner la possibilité d’une mise en lumière de l’homme, encore une fois. C’est la théorie de la balance, il faut effacer un peu l’homme pour que les femmes reprennent leurs droits. Un déséquilibre qui amène l’équilibre, en quelque sorte. »

Jacinthe en désaccord avec cette idée, était lancée dans le débat :

« Oui, mais les hommes souffrent aussi des stéréotypes de genre. En s’alliant on peut, peut-être, mieux désarçonner les problèmes d’inégalités ? ».

« Oui, mais ce n’est pas notre approche. On tente de dénoncer les discriminations faites aux femmes, pas aux hommes. Je suis pas certaine que t’aies très bien compris notre combat, en fait. ».

La directrice observait Jacinthe d’un air agressif.

Cette dernière se sentit prise de cours. Ce rejet, pour une fois sans lien aucun avec son anormalité, la ramenait à son syndrome de l’imposteur. Elle soupçonnait son implication d’être infondée, déplacée. Et cette représentation personnelle dialoguait en miroir avec celle de la présidente. Les pensées fusaient dans son crâne, elle ne savait pas si elle était une jeune insolente, ou si cette femme était démoniaque. Puis, Thomas prit la parole :

« Ça va Véro, tu peux être cool, deux secondes ? ».

« Ah parce que toi, avec ta condescendance, tu crois que t’es mieux ? C’est un peu facile dans ta position. »

« Putain mais arrête là, je sais que t’es dans une période pas simple en ce moment, mais ça te donne pas le droit de te défouler sur les autres. Notre but n’est pas de nous affronter. »

« Parce que tu penses que mes propos sont injustifiés ? »

« Bien sûr que non Véro, c’est juste qu’en ce moment on n’arrive plus trop à débattre… », avait timidement prononcé une autre participante.

Le ton était monté, la fameuse Véronique semblait au bord de l’explosion. Jacinthe avait les larmes au bord des yeux, elle ne savait plus du tout ce qu’elle foutait là. D’un geste instinctif, elle se leva, sa bouche prononça, comme à son insu : « Pardon », et elle s’enfuit sans se retourner. Elle entendit au loin les voix s’élever encore davantage, mais elle se força à les occulter.

Arrivée dans la rue, elle sauta dans le premier U-bahn qu’elle trouva. Elle avait beau se remémorer la scène, elle ne comprenait pas. Elle ne comprenait rien à ce qui venait de se passer. Et puis, que croyait-elle ? Qu’elle pouvait intégrer un combat auquel elle s’intéressait depuis de courtes semaines, comme ça ? Les problèmes de ces femmes ne faisaient écho à aucun des siens. Elle avait bien vu leurs souffrances, elles n’étaient pas feintes. Mais elles ne dialoguaient avec aucune réalité pour Jacinthe. Elle en tira une conclusion simple : elle n’avait pas sa place dans ce milieu, du moins pour l’instant.

Elle allait retrouver Maria, qu’elle n’avait pas vue depuis plus d’un mois. Elle était embarrassée à l’idée de lui raconter ce qu’elle venait de vivre, son amie étant à l’origine de son intérêt pour le féminisme. Jacinthe avait peur que Maria juge son comportement indécent, de la même façon qu’elle avait été angoissée lors des réunions dans ces locaux austères. Maria vit Jacinthe au loin et lui décocha un large sourire pour rapidement tendre les bras en sa direction. Au contact de cette chaleureuse accolade, Jacinthe fondit en larmes.

« Mais, qu’est-ce qui t’arrive ? », lui avait demandé Maria.
« Je… Désolée, je viens de sortir d’une réunion féministe, c’était horrible. » « Oh mince… Je suis désolée pour toi. Que s’est-il passé ? »
Après quelques explications décousues, Maria interrompit Jacinthe :
« C’était quelle asso ? ».
« Osez crier »

« Ah, mais t’aurais dû me le dire tout de suite ! Je t’aurais orientée ailleurs. J’y étais allée une fois, j’avais pas adhéré. Tous les points de vue se valent, mais c’est pas vraiment le féminisme que je prône. Ça manque de solidarité entre les membres, on dirait que chacun essaie de tirer son épingle du jeu, et on ne sait même pas pour quelle victoire. Et puis, c’est pas du tout LGBTQIA+ ! Tu connais « Boom boom crash ? ». »

«Non»
« Ok, tu fais quoi samedi prochain ? » « Rien, pour l’instant »
« Je t’y emmène, alors ! »

Un vaste sourire envahit une fois de plus le visage de Maria. Jacinthe avait peur d’être à nouveau déçue, mais sur les conseils de son amie, elle risquait moins le cataclysme qu’avec ses hasardeuses recherches Internet.

Le samedi suivant, elle rejoignit donc Maria pour se rendre à la réunion. Une fois sur les lieux, un trop plein d’informations l’envahirent. Ces locaux n’avaient rien à voir avec ceux d’« Osez crier ». Ils étaient si colorés, si artistiques. Des dessins décoraient les murs de toutes parts. De véritables œuvres d’art. On y admirait des femmes de tous les âges, de tous les styles vestimentaires, de toutes les origines, de toutes les classes sociales. Il y avait aussi des slogans, tels que :

« Ensemble, on y arrivera. » – « On va se révolter, on va crier, on va taper du poing, on va tout faire pour que ça change, mais, surtout, on va s’aimer. » – « À 15 ans, c’est dur d’être différent. À partir de 25, c’est le plus beau des présents. Faut juste être patient ! ».

Sur le mur adjacent, on pouvait voir des photographies en noir et blanc, de manifestations, d’actions, d’assemblées générales. Les visages à jamais figés sur le papier étaient souriants, et les accolades s’y faisaient fréquentes. Au loin, Jacinthe remarqua les portraits d’individus dont il était difficile de distinguer s’ils étaient des femmes ou des hommes. Une image en particulier attira son attention : elle représentait une femme nue, dotée d’un pénis. Elle s’en approcha, électrisée par cette photo qui lui renvoyait tant son propre reflet. Cette femme était magnifique. Elle posait comme sur « La naissance de Vénus », l’air impassible et le corps d’une grâce infinie. L’entourant de part et d’autre, trois personnes n’avaient d’yeux que pour elle : à sa gauche, une femme soulevait sa propre robe pour la proposer à la divinité, ce qui laissait entrevoir son entrejambe, révélant aussi un pénis. Contrairement au tableau originel, elle ne semblait pas tendre cette étoffe pour cacher une quelconque nudité. Elle portait sans gêne la sienne aux yeux de tous. Peut-être était-ce pour que la Vénus n’attrape pas froid, ou pour que la lumière se reflète encore plus divinement sur sa peau. À sa droite, incarnant les angelots Zéphyr et Politien, deux hommes dépourvus de jambe et de sexe fixaient son phallus avec envie. Un autre homme gisait, mort, à ses pieds, mais la Vénus n’y prêtait aucune attention. Elle semblait ne plus être touchée ni par les regards, ni par l’environnement dans lequel elle évoluait, comme au-dessus de tout. Telle une madone.

« Elle est belle, hein ? Je suis tombée amoureuse de cette fille la première fois que j’ai découvert cette image. ».

Jacinthe se tourna vers la voix grave et sûre d’elle. Elle répondit tout haut :
« Oui, c’est dingue. », et pensa tout bas « Moi aussi, je viens de tomber amoureuse, je crois. ».

Quelque chose d’imperceptiblement doux et subtil transparaissait dans le regard de son interlocutrice. Jacinthe se liquéfiait.

« T’es nouvelle, non ? » – court silence – La jeune femme tendit une main tendre à Jacinthe : « Moi, c’est Brenda ».

Jacinthe se rua pour agripper le membre avenant : « Jacinthe. ».
Elles échangèrent un sourire.
Une voix cristalline claironna :

« Allez tout le monde, on se regroupe, si vous voulez bien ».
Le brouhaha couvrait massivement cette courte sentence, mais toutes se turent à l’unisson.

« Let’s go ! », murmura simplement Brenda à l’intention de Jacinthe, sans manquer de poser une main encourageante sur son épaule.

Toutes les femmes prirent place dans la salle, certaines à la table centrale, d’autres par terre. Il y avait trop de monde pour l’espace disponible, mais ça ne posait problème à personne.

« Alors, qui a des petits projets à montrer cette semaine ? », demanda la femme à la douce voix. « Moi ! », prononça une minuscule personne assise dans un coin de la pièce.
« Ah, génial ! Ça y est, tu as fini ton reportage ? »
« Oui ! », s’enjoua-t-elle, « Et j’ai hâte de recueillir vos avis ! ».

Elle se leva, et projeta une série d’interviews effectuée auprès d’une jeune personne appelée « Bleuet ». La/le protagoniste ne se considérait ni homme, ni femme. Ile ne s’était jamais reconnu.e comme faisant partie d’un genre. Ile s’était récemment mis.e à prendre de la testostérone, et ile expliquait se sentir beaucoup mieux depuis. À ses côté, Tam racontait aussi son parcourt, son changement de sexe. Ile narrait à quel point ça avait été difficile de se rendre compte qu’ile était malheureux.se parce qu’ile était différent.e. Qu’ile le serait toute sa vie s’ile restait ainsi. Qu’ile ne supporterait plus de vivre dans un corps qui n’était pas véritablement le sien. Rien n’était triste dans ce documentaire, bien au contraire. Il imposait une réalité glaciale mais pleine d’espoir. Les larmes se mirent à couler sur le visage de Jacinthe. C’était la première fois qu’on dialoguait aussi directement avec son histoire personnelle. Brenda, qui s’était assise à ses côtés, aperçu l’émotion de Jacinthe, et lui demanda si tout allait bien :

« Oui, oui. C’est juste que c’est vraiment beau. ».

Jacinthe se mit à rire d’elle-même :

« Désolée, je suis sûrement ridicule. Mais ça fait écho à beaucoup de choses. ».

Brenda lui sourit :

« Ce n’est jamais ridicule, quand on ressent quelque chose. ».

Lorsqu’elle sortit de la réunion, Jacinthe était euphorique :

« Maria… Mais merci ! Merci mille fois ! Cet endroit, ces filles, c’est fabuleux ! ».

Elle sautait de joie.

« Ah, ben tu vois ? Tu as ta place ici. En plus, je suis heureuse qu’on fasse ça ensemble. ».

Le soir venu, elle reçut un message de Brenda, qui avait retrouvé sa trace via Instagram :

« C’était chouette de te rencontrer. Est-ce que tu voudrais aller boire un café ? On pourra parler féminisme pendant des heures ! ».

Elle mit moins d’une minute à lui répondre : « Oui, ce serait avec plaisir. ».

***

Jacinthe découvrit pour la première fois ce que voulait dire aimer, et être aimée en retour. Tout, absolument tout avec Brenda, tenait de l’évidence. Cette fille possédait une intelligence hors norme et une gentillesse à toutes épreuves. Leurs corps, aussi, étaient liés par une force qui les dépassait. Ils se voulaient inlassablement collés l’un à l’autre. Elles pouvaient parler durant des heures, puis se donner du plaisir, encore et encore, jusqu’aux limites de l’évanouissement, parfois. C’était tellement bon. À d’autres instants, leurs étreintes n’étaient que tendresse, dans un entremêlement des corps qui se désiraient sans fin. Brenda faisait aussi découvrir à Jacinthe le milieu Queer : tout un univers s’ouvrant à elle. Un monde dans lequel elle n’était plus un petit être que l’on pointait du doigt. Elle s’y sentait comme dans un cocon, doux, déluré, ouvrant un champ des possibles illimité. Elle n’attendit que trois mois pour annoncer à Brenda qu’il lui arrivait d’avoir un pénis. Son tendre amour ne l’interrogea pas sur l’irrationalité de ses révélations. C’était la première fois que quelqu’un la croyait immédiatement, sans lui demander :

« Mais comment ça marche ? Comment c’est possible ? ».

Pourtant, elle lui posa des dizaines de questions, sa curiosité était insatiable. Jacinthe n’avait jamais ressenti autant d’admiration à son égard :

« Mais tu as dû tant souffrir. C’est fou que tu sois encore aussi positive, aussi philanthrope. T’es incroyablement forte, c’est dingue ! ».

Quelques mois auparavant, ces propos auraient semblés ironiques pour Jacinthe. Ce jour-là, elle les accueillit avec pudeur, mais les trouva justes. Elles s’embrassèrent avec douceur, puis avec passion. Rapidement, elles furent à nouveau dénudées. Leurs deux corps étaient en feu. La langue de Jacinthe mordait d’amour le sexe de Brenda, lorsque cette dernière engouffrait ses mains dans le vagin de sa partenaire. Jacinthe était incapable de dire ce que Brenda lui faisait, ni à quel endroit, ou à quel instant elle le faisait. Ça n’avait aucune importance. Ça dépassait ce que l’on pouvait définir.

Brenda était convaincue que Jacinthe devait raconter son histoire. Toutes les possibilités s’ouvraient à elle : faire des autoportraits par le biais du dessin ou de la photographie, écrire des textes, s’armer d’une caméra, diffuser sa parole dans des podcasts ou des chansons. Mais pour sa compagne, une chose était sûre : ses expériences faisaient écho à des milliers d’autres vies. Il fallait les raconter.

Le temps passant, Jacinthe réalisait qu’il existait un autre monde, comme parallèle à celui des normes de genre. Un univers dont Brenda connaissait les codes. Pourtant, Jacinthe était persuadée que sa moitié manquait d’objectivité. Elle la regardait avec des yeux amoureux, tout le monde n’aurait pas tant d’indulgence à l’égard de sa particularité.

« Bien sûr que mon avis est subjectif ! Mais ça ne change rien. Dans ce milieu, tu peux être toi-même, c’est tout ce qui compte. »

Jacinthe avait envie d’y croire. Elle voulait vraiment cette vie, être enfin libre. Elle rêvait même de se rendre au bureau en jour de pénis, d’aller en club avec sa bite, de faire les magasins tout en portant son phallus, de crier :

« Je suis une femme et un homme à la fois ! Qu’est-ce que vous dites de ça ? ».

Mais elle n’y arrivait pas. Peut-être ces années de mensonges avaient permis à Jacinthe de séjourner dans une bulle d’inconfort confortable, de malheur heureux, de douce lâcheté. Peut-être avait-elle un second rôle à jouer dans le déliement de ses chaînes : après avoir fui la révélation, elle se devait de la clamer.

Mais rien n’y faisait, elle n’y parvenait pas.

Des mois passèrent, jusqu’au jour où Telma vint enfin lui rendre visite à Berlin. Le séjour fut court et intense. Jacinthe présenta Brenda, Maria et bien d’autres à sa rouquine favorite. Elle l’emmena même à une réunion féministe. La veille de son départ, un peu éméchée, Telma fit part à Jacinthe de toute l’admiration qu’elle lui portait. Elle était fière de l’avoir vue partir en suivant son instinct, et incroyablement heureuse de constater la bienveillance qui définissait ses nouvelles relations. Et puis, les yeux emplis de soudaines larmes, Telma lui avait confié :

« Je ne peux pas en dire autant. J’ai parfois l’impression de passer à côté de plein de choses, par simple peur. Merci pour ce séjour, merci de m’avoir fait réaliser que j’étais en train de somnoler dans ma vie. Je ne voulais pas le voir. ».

Pour la première fois, Jacinthe pouvait enfin rendre à Telma un semblant du soutien qu’elle lui avait précédemment prodigué.

Le lendemain, elle empoigna son ordinateur, ouvrit une page Word, et marqua en lettres mauves : « Jacinthe ».

Elle se mit à écrire avec frénésie durant des heures. Tout était là. Elle avait tant de choses à exprimer. Lui revenait sans cesse en mémoire la première fois où elle avait laissé tomber le voile, cette révélation auprès de Telma. Cela lui rappelait qu’elle prenait la bonne décision en se confiant à nouveau. Elle mit ensuite quatre mois à peaufiner son récit. Comme à son habitude, Jacinthe était dure avec elle-même. Le travail d’écriture était à peu près terminé, mais elle trouvait son récit imparfait. Puis, elle se rendit compte qu’il le serait toujours. Alors, deux semaines après, elle décida de proposer son projet, sous le regard attentif des militantes de « Boom boom crash ». Elle était en totale confiance, ces filles lui avaient prouvé leur bienveillance à maintes reprises. Elle partagea son histoire à voix haute, durant presque une heure. Elle pleura à quelques reprises, elle rit à d’autres. Toutes ses émotions semblaient de surcroit parcourir l’assemblée. Une fois la lecture achevée, l’intégralité de l’auditoire applaudit avec vivacité. Un débat s’ensuivit. Il fut rapidement proposé à Jacinthe de réitérer l’expérience dans un autre lieu.

À compter de ce moment, elle ne fut plus jamais la même. Jacinthe révélait enfin à tout un public, peu visible mais bien réel, sa véritable identité. Toute son existence en fut chamboulée. Elle devait réapprendre à vivre dans la vérité.

Et elle excellait dans cet exercice.

Elle devint en quelques mois une icône dans le milieu LGBTQIA+ berlinois. Brenda avait eu raison de la tanner : son histoire parlait d’une souffrance partagée et iels étaient des milliers à souhaiter ouvrir la parole, à ne plus supporter de vivre enténébrés. Jacinthe ne voyait désormais plus sa particularité comme un fardeau, mais comme une force qui la rapprochait de toute une communauté, de ses sœurs ou de ses frères, peu importait, à l’originalité à la fois subie et sublime. Son pouvoir servait enfin. Elle était devenue cette superhéroïne des temps modernes, aidant à sa juste mesure par la parole et l’échange. Par le dévoilement de soi.

Elle n’était pas homme, elle n’était pas femme, elle était les deux à la fois, elle n’était aucun des deux. Elle était plus complexe que ça, comme nous tou.te.s.

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